Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

mardi 27 mars 2012

"Boilly en trompe-l'oeil" de Jacques Jouet (Ekphrasis, Invenit)



Attention : voici un livre hors norme, difficile à ranger dans une case, entre littérature oulipienne, essai sur l’art et tentative de valorisation du patrimoine régional. En effet, il s’agit d’un bel objet, un joli petit livre  qui s’inscrit dans une collection nommée Ekphrasis créée par la maison d’édition Invenit basée dans le Nord de la France. Cette maison d’édition s’est fait connaître pour avoir réédité « Feu » de Barbusse, prix Goncourt 1916 illustré par le dessinateur lillois François Boucq.
Le principe de la collection Ekphrasis, créée en 2010 est simple et complexe à la fois : associer un peintre, un musée et un écrivain. La maison d’édition, très intéressée par les arts graphiques, a passé commande à un écrivain d’un texte libre sur une œuvre précise exposée dans un musée situé dans le Nord de la France. Cette collection compte déjà une dizaine de titres : Maurice Pons a ainsi écrit un livre sur Paul Klee, Michel Butor sur Dirk Bouts, Jean-Bernard Pouy sur Rémy Cogghe, etc.
C’est ici l’oulipien Jacques Jouet qui propose sa lecture très personnelle de « Trompe-l’œil aux pièces de monnaie sur le plateau d’un guéridon » de Louis-Léopold Boilly (1761-1845) exposé au Palais des beaux-arts à Lille.



Mais qui est ce Louis-Léopold Boilly ? J’avoue que j’ai d’abord pensé à un faux peintre, inventé de toute pièce par Jacques Jouet que l’on sait joueur (il participe régulièrement à l’émission de jeux littéraires « Les papous dans la tête » sur France Culture) mais non ce peintre existe bel et bien et nous ne sommes pas dans un roman loufoque d’Eric Chevillard… écrivain très recommandable au demeurant.
Louis-Léopold Boilly a été un portraitiste très célèbre et très productif à l’époque de la Révolution, avec cinq mille portraits et cinq cent scènes de genre. Passionné d’optique, il collectionnait les camera obscura et s’était spécialisé dans les trompe-l’œil. 
Jacques Jouet, romancier, poète, oulipien depuis les années 1980, formé par George Perec s’amuse avec ce drôle de personnage et son attirance pour l’illusion, les faux-semblants :

« Sous la tranquillité du regard de Boilly
les lunettes de Boilly
sur certains de ses autoportraits (ou l’as des carreaux)
justement, les cartes
sous l’as de carreau, entre lui et MINOT
il y a quatre cartes troubles
quatre cartes qui sont très blanches
ce sont les autres as, on ne peut en douter
ce qui laisse entendre que les as sont cinq
si l’on compte le visible
dans ce jeu de dupes
qui ne cherche même pas à camoufler l’évidence »

A noter : la première rétrospective de ce peintre depuis les années 1930 a eu lieu entre novembre et février dernier à Lille.

Un petit livre intéressant et instructif, à l’esthétique élégante et raffinée – ce qui ne gâche rien - qui constitue une belle entrée en matière pour découvrir à la fois l’œuvre de Jacques Jouet et celle de Louis-Léopold Boilly.

Lecture en partenariat avec le site Libfly.
Texte déjà publié sur le site La Cause littéraire.


dimanche 25 mars 2012

"Sombre printemps" d'Unica Zürn (Le Serpent à plumes)


"Parfois, les enfants sont pris de joie à se sentir échapper à la pesanteur. Avec une témérité folle, ils sautent du mur le plus haut et, tels des chats, ils atterrissent en douceur sur les mains et sur les pieds. Ils dansent, ils tournent sur eux-mêmes toujours plus vite jusqu'à être pris de vertige et tomber. Ils jouent à la princesse et aux brigands, et la princesse vole d'un épais buisson à l'autre pour se cacher des brigands. Si elle est quand même prise, les brigands se changent en Peaux-Rouges qui attachent leur victime au poteau et tirent sur elle arcs et flèches. Le jeu est dangereux mais c'est cela qu'elle veut. On lui bande les yeux. On allume un feu si près de ses vêtements qu'ils commencent à brûler. On lui tire les cheveux, on la pince, on la boxe. Pas une plainte ne s'échappe de ses lèvres. Elle souffre en silence, perdue dans des rêveries masochistes où les idées de vengeance et de représailles n'ont pas de place. La souffrance et les douleurs lui font plaisir." 
("Sombre printemps", Unica Zürn)

lundi 19 mars 2012

"Si" d'Hélène Bessette (Laureli, Léo Scheer)



Pour lire ma critique de "Si", dernier roman d'Hélène Bessette réédité par Laure Limongi dans sa collection Laureli, aux éditions Léo Scheer, il faudra se procurer le dernier numéro de la revue Le Grognard.


Pour lire le sommaire et commander ce numéro 21, c'est ici que ça se passe.

Et si vous voulez en savoir plus sur cette écrivain géniale, j'ai aussi signé l'article "Le cas Hélène Bessette ou l'indifférence persistante"  pour le dernier numéro de l'Ampoule téléchargeable gratuitement ici.

dimanche 18 mars 2012

"L'art de la joie" de Goliarda Sapienza


"Quand Modesta ne savait pas nager, la distance entre elle et ce regard la faisait trembler d'espérance et de peur. Maintenant seule une paix profonde envahit son corps mûr à chaque émotion de la peau, des veines, des jointures. Corps maître de lui-même, rendu savant par l'intelligence de la chair. Intelligence profonde de la matière... du toucher, du regard, du palais. Renversée sur le rocher, Modesta observe comme ses sens mûris peuvent contenir, sans fragiles peurs d'enfance, tout l'azur, le vent, l'espace. Etonnée, elle découvre la signification du savoir que son corps a su conquérir dans ce long, ce bref trajet de ses cinquante ans. C'est comme une seconde jeunesse avec en plus la conscience précise d'être jeune, la conscience des manières de jouir, de toucher, regarder. Cinquante ans, âge d'or des découvertes, cinquante ans, âge heureux injustement calomnié par l'état civil et les poètes".

L'art de la joie, Goliarda Sapienza (Editions Viviane Hamy)

samedi 17 mars 2012

« Staccato » de Michel Gros Dumaine (Les Penchants du Roseau)




Que reste-t-il d’une vie quand les souvenirs les plus précieux s’effacent ? Qu’est-ce qui définit l’identité d’un homme quand il a oublié jusqu’au prénom de la femme de sa vie ?
C’est ce qui arrive à Simon, le personnage principal de ce livre, atteint par la maladie d’Alzheimer. 

Michel Gros Dumaine a écrit avec « Staccato » un roman remarquable sur la mémoire et l’oubli, le souvenir et le temps, l’identité et la perte. 


A la lecture de ce roman, on pense parfois à Virginia Woolf (un de mes écrivains préférés) pour les métaphores aquatiques et à Proust pour ses réminiscences. Un autre écrivain peut être citer également : George Perec et son « Je me souviens » dans lequel il mélange petite et grande histoire, procédé utilisé avec brio par Michel Gros Dumaine dans certains chapitres.

Mais l’auteur a une plume toute personnelle, légère et précise à la fois. Sa description de l'ambiguïté des relations familiales sonne très juste et son évocation des paysages charentais est poétique et nostalgique.  

Un roman émouvant et intense, écrit dans un style élégant et subtil.   

A signaler : Michel Gros Dumaine sera présent au salon du livre de Magnac-sur-Touvre demain, dimanche 18 mars.
 
Le site de l'auteur  ICI

Le site de l'éditeur ici.

mercredi 14 mars 2012

Revue l’Ampoule n°3 : « Gloire & Oubli »


L’Ampoule, revue littéraire, numérique et gratuite, revient pour son quatrième numéro (puisqu’il y a eu un numéro 0 pilote) : il sortira demain, le 15 mars, et sera téléchargeable sur le site des éditions de l’Abat-Jour.

Le thème « Gloire & Oubli » a inspiré sur une centaine de pages des écrivains habitués de la maison comme Sébastien Ayreault, M’barek Housni, Philippe Sarr et François Cosmos, mais aussi de nouveaux venus comme Diane Frost, Jacques Cauda et Alain Lasverne.

Leurs nouvelles et critiques explorent le thème de la reconnaissance artistique, de l’indifférence, de la mémoire, de l’oubli et du purgatoire des artistes. Le lecteur y croisera les destins de personnalités aussi différentes que Pétrus Borel, Sylvia Kristel, Hélène Bessette, John Fante, Franz Kafka et beaucoup d’autres. 

Côté illustrations (élargies à la photographie, la peinture et les jeux typographiques), vous pourrez retrouver Guillaume Gasnot et Marlène Tissot, mais aussi de nouveaux dessinateurs qui ont rejoint l’Ampoule comme Noémie Barsolle et Sébastien Lopez.

Enfin, une nouvelle rubrique ludique, le Cadavre exquis, fait son apparition, avec la participation d’écrivains inconnus de l’Ampoule comme Alban Orsini, Sophie Adriansen, Teddy Wadblé ou Chris Simon.

Et le prochain numéro, ayant pour thème « Énigmes & Labyrinthes », est maintenant attendu le 15 juin…  

dimanche 11 mars 2012

"L'amour ne rend pas la monnaie" de Christophe Esnault (StoryLab)






L'amour ne rend pas la monnaie : tout un programme ce titre du nouveau livre de Christophe Esnault.
Auteur d'un excellent premier livre paru aux éditions Les doigts dans la prose l'an passé, intitulé "Isabelle à m'en disloquer"et placé sous l'égide de la dramaturge Sarah Kane, Esnault est aussi co-parolier et réalisateur des clips du groupe Le Manque (à ne pas rater ici)  et a publié dans de nombreuses revues littéraires.



Ce livre présente la particularité de n'être disponible qu'au format numérique, ce qui ne doit pas être un frein à l'achat, même si comme moi vous n'avez pas de liseuse et êtes attaché au livre papier (l'un n'empêche pas l'autre).

Si on ne retrouve pas vraiment dans ce recueil de courts textes ce qui faisait la beauté et la poésie d'"Isabelle", on s'amuse beaucoup en lisant ces petites histoires drôles et cruelles où l'auto-dérision se mêle au cynisme et l'amour obsessionnel des femmes à une critique féroce du rapport de certaines à la maternité. 

Les cibles d'Esnault  ? Le monde de l'entreprise (ah les joies du travail au rayon C.D. à Carrefour affublé du ridicule badge "Je positive"  ...). Les psys qu'il a beaucoup fréquentés. Les femmes et les hommes quand ils s'enferment dans des vies de couple étriquées où le mensonge et l'hypocrisie ont toujours le dernier mot.

Losers magnifiques, célibataires et chômeurs de longue durée, porteurs de désirs insatisfaits, amoureux éconduits, inadaptés sociaux attendrissants à force d'être tellement à côté des clous : tels sont les héros du petit monde de Christophe Esnault, un monde désespéré où seuls la littérature et les femmes valent la peine de vivre .

Un seul regret concernant ce recueil : chaque histoire est très très courte, moins de dix lignes, souvent plus proche de quatre. Cela produit deux effets sur le lecteur. Les textes prennent parfois l'allure d'une anecdote amusante, presque d'une bonne blague. D'autres fois, on se dit que c'était un bon début et qu'on aurait juste voulu lire la suite.      

A voir, la bande-annonce du livre c'est

mercredi 7 mars 2012

"Tangente vers l'Est" de Maylis de Kerangal (Verticales)


Le Transsibérien comme si vous y étiez... Tel est le pari réussi par Maylis de Kerangal, une romancière qui détonne dans le paysage littéraire français. 

Après le superbe "Naissance d'un pont", elle délaisse ici les paysages sud-américains pour la steppe et la taïga russe. Comme dans son roman précédent, elle excelle à traduire en mots forts et précis la beauté effrayante des grands espaces qui contrastent ici avec cet espace clos qu'est le train, le Transsibérien, qui réunit durant plusieurs jours deux individus que tout sépare. Aliocha, un jeune conscrit qui tente d'échapper à son destin en se réfugiant dans un autre compartiment du train et Hélène, une française qui fuit un homme qu'elle avait rejoint en Russie où il construisait un barrage. Entre ces deux êtres, il ne s'agit pas d'une histoire d'amour, mais d'une relation complexe faite d'incommunicabilité, de solidarité et d'étrangeté. Lui n'a jamais vu d'Occidentale et ne sait pas comment lui exprimer ce qu'il veut dire sans l'effrayer. Elle est tiraillée entre son amour pour Anton, l'homme qu'elle a suivi en Russie, son attirance pour cette culture, pour "Anna Karénine" et Marina Tsvetaeva et sa peur de la sauvagerie, la violence, la guerre qu'incarne aussi ce pays (et cela aux yeux même d'Anton).  

Vous aussi prenez la tangente vers l'Est, ouvrez les yeux sur la beauté aride des paysages russes et laissez-vous brinquebaler dans le Transsibérien que Maylis de Kerangal réinvente littérairement, sens en éveil, coeur écorché ... mais coeur battant fort. 

Extraits :

"Une Française, il est déçu -ne sait pourtant rien des femmes françaises, rien, ne connaît d'elles que des Fantine, des Eugénie ou des Emma, femmes obligatoires dont il avait entrevu des fragments de psyché dans des manuels scolaires et relégués loin de celles qui l'éblouissent, Lady Gaga en tête."

"Elle plisse les yeux, des surfaces liquides éclatent ça et là, auréoles qui bientôt se touchent et alors c'est la mer, là au sud du rail, l'océan Pacifique – qui n'a rien d'indigo sous cette latitude, rien du cyan polynésien, rien de turquoise ni même de bleu, rien : du zinc."

"Après quoi les rails irréversibles qui déplient le pays, déballent, déballent, déballent la Russie, progressent entre les latitudes 50° N et 60° N, et les gars qui poissent dans les wagons, les crânes pâles sous la tonsure, les tempes vaporisées de sueur, et parmi eux Aliocha, vingt ans, bâti en force mais le corps pris dans des élans contraires, le torse qui oblique vers l'avant quand les épaules, elles, sont déjetées vers l'arrière, colériques, le teint ciment, l'oeil noir..."