Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

mercredi 7 mars 2012

"Tangente vers l'Est" de Maylis de Kerangal (Verticales)


Le Transsibérien comme si vous y étiez... Tel est le pari réussi par Maylis de Kerangal, une romancière qui détonne dans le paysage littéraire français. 

Après le superbe "Naissance d'un pont", elle délaisse ici les paysages sud-américains pour la steppe et la taïga russe. Comme dans son roman précédent, elle excelle à traduire en mots forts et précis la beauté effrayante des grands espaces qui contrastent ici avec cet espace clos qu'est le train, le Transsibérien, qui réunit durant plusieurs jours deux individus que tout sépare. Aliocha, un jeune conscrit qui tente d'échapper à son destin en se réfugiant dans un autre compartiment du train et Hélène, une française qui fuit un homme qu'elle avait rejoint en Russie où il construisait un barrage. Entre ces deux êtres, il ne s'agit pas d'une histoire d'amour, mais d'une relation complexe faite d'incommunicabilité, de solidarité et d'étrangeté. Lui n'a jamais vu d'Occidentale et ne sait pas comment lui exprimer ce qu'il veut dire sans l'effrayer. Elle est tiraillée entre son amour pour Anton, l'homme qu'elle a suivi en Russie, son attirance pour cette culture, pour "Anna Karénine" et Marina Tsvetaeva et sa peur de la sauvagerie, la violence, la guerre qu'incarne aussi ce pays (et cela aux yeux même d'Anton).  

Vous aussi prenez la tangente vers l'Est, ouvrez les yeux sur la beauté aride des paysages russes et laissez-vous brinquebaler dans le Transsibérien que Maylis de Kerangal réinvente littérairement, sens en éveil, coeur écorché ... mais coeur battant fort. 

Extraits :

"Une Française, il est déçu -ne sait pourtant rien des femmes françaises, rien, ne connaît d'elles que des Fantine, des Eugénie ou des Emma, femmes obligatoires dont il avait entrevu des fragments de psyché dans des manuels scolaires et relégués loin de celles qui l'éblouissent, Lady Gaga en tête."

"Elle plisse les yeux, des surfaces liquides éclatent ça et là, auréoles qui bientôt se touchent et alors c'est la mer, là au sud du rail, l'océan Pacifique – qui n'a rien d'indigo sous cette latitude, rien du cyan polynésien, rien de turquoise ni même de bleu, rien : du zinc."

"Après quoi les rails irréversibles qui déplient le pays, déballent, déballent, déballent la Russie, progressent entre les latitudes 50° N et 60° N, et les gars qui poissent dans les wagons, les crânes pâles sous la tonsure, les tempes vaporisées de sueur, et parmi eux Aliocha, vingt ans, bâti en force mais le corps pris dans des élans contraires, le torse qui oblique vers l'avant quand les épaules, elles, sont déjetées vers l'arrière, colériques, le teint ciment, l'oeil noir..."


2 commentaires:

  1. Bonjour Marianne,

    Voici le premier billet qui me convainc vraiment !
    "Naissance d'un pont" étant récemment sorti en poche, c'est par celui-là que je commencerai..

    Bonne journée.

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  2. Contente de vous avoir convaincue. Bonne lecture. Je rajoute le lien vers ma critique de "Naissance d'un pont" : http://lepandemoniumlitteraire.blogspot.com/2010/09/naissance-dun-pont-maylis-de-kerangal.html

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