Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

jeudi 27 octobre 2011

Interview de Guillaume Siaudeau

Interview de Guillaume Siaudeau, fondateur de la revue « Charogne », auteur de « La nuit se bat sans nous », « Quelques crevasses », « Boucle d’œil », « Poèmes pour les chats borgnes », « Poissons rouges », « Carcasse grouillante »,  d’une courte nouvelle, "Le vieux chien aux poils roux, la petite fille et son père"  dans le dernier hors-série de l’Ampoule et d'"Une fin d'après-midi mathématique", nouvelle lue par lui-même sur le site de l'Abat-Jour.

Vous écrivez aussi d’autres types de textes courts, mais vous êtes surtout poète ? Comment définiriez-vous la place du poète dans la société actuelle ?

Je pense que tout le monde est poète, consciemment ou inconsciemment, et que chacun choisit ou non de développer cette petite chose qu’il a en lui, de la mettre ou non en avant, ou bien de la garder au fond de lui quelque part où personne ne pourra la trouver. En partant de ce constat, et puisqu’il y a selon moi autant de poètes que d’individus, le poète doit être à sa place à peu près partout dans la société actuelle. Il y a des poètes refoulés, des poètes chanceux, des poètes maudits, des poètes opportunistes, des poètes vicieux, des poètes romantiques, des poètes qui se moquent de la poésie, des poètes qui la défendent, des poètes qui n’y connaissent rien en poésie, des poètes musclés, des poètes rachitiques, des poètes maçons, des poètes bouchers, des poètes muets, des poètes analphabètes, pardon à ceux que j’ai pu oublier...
La poésie peut donc trouver sa place partout, jusque dans nos trous de nez. Tout ça n’est qu’une histoire d’imagination et de sensibilité avec les choses et avec les gens.

Quels sont vos poètes préférés ?

Il y en a beaucoup trop pour les citer et faire un choix. Ils viennent de l’art, des livres, du cinéma, de la musique, des paysages, des gens que je rencontre. Mes poètes préférés n’appartiennent pas forcément au milieu de l’écriture. Un renard qui débouche d’une forêt devient aussitôt un de mes poètes préférés.

Que pensez-vous de la poésie contemporaine ?

Elle me fait penser au pull qu’on porte sur les vieilles photos d’école. Sur le moment il est en plein raccord avec ce qui l’entoure, et les années qui passent le remplaceront. On ne le détestera pas pour autant, on l’aimera toujours de la même façon, mais on habitera d’autres périodes, où il sera devenu quelque chose qui a à voir avec la nostalgie. Certaines choses resteront, d’autres non. La poésie contemporaine, tout comme ce pull, permet simplement de prendre conscience de l’avant, du pendant et de l’après.

Un type de poésie que vous n’aimez pas ? 

La poésie qui rime...j’ai beaucoup de mal avec ça. Je ne sais pas d’où ça vient. Quand je lis de la poésie qui rime, j’ai toujours l’impression de lire des paroles de chanson de variété française. Et je n’aime pas la variété française. Alors peut-être que ça vient de là. J’aime certains poètes qui font rimer les choses tout de même, mais très peu. À peu près autant que de chanteurs de variété française...vous voyez ?

Quelle est la place des revues (papier) et d’Internet dans la création et la diffusion de la poésie contemporaine ?

Internet est une galerie d’art ouverte tous les jours, l’entrée est gratuite, et on n’y refuse personne. On y voit beaucoup de belles choses, beaucoup de mauvaises choses aussi, mais c’est un formidable outil de découverte et un bon stimulateur des sens.
Les revues sont également un excellent vecteur de diffusion. D’ailleurs le fait que les revues aient rejoint Internet et soient aujourd’hui de plus en plus diffusées en ligne n’est pas un hasard.
Les revues, tout comme Internet, permettent d’inventer de nouvelles directions, d’innover, de plier et de peindre du papier autrement ou encore d’apprendre à feuilleter des écrans.

Parlez-nous un peu de vos deux blogs : La Méduse et le Renard et Nécrologie et Confiture.

La Méduse et le Renard est le blog que j’alimente tous les jours (ou presque) de quelques poèmes, et de mes actualités quand il y en a. Pour reprendre l’image développée plus haut, mon blog est une petite galerie dans la grosse galerie d’Internet. La porte est toujours ouverte et vous n’êtes pas obligé de vous essuyer les pieds en entrant. Vous pouvez rester le temps que vous voulez, il faut juste penser à laisser la porte ouverte en partant, et remettre de temps en temps un peu de bois dans le feu.
Nécrologie et Confiture est un blog que j’alimente moins régulièrement, et sur lequel je fais paraître des nécrologies de personnes fictives. J’y conte la mort de héros de bas étage (quoique de haute voltige), avec je l’espère un peu d’humour noir et de dérision. Le fait de lui mettre un nez rouge et une fleur dans la poche de sa chemise m’aide à regarder la mort en face.

Vous avez publié chez de nombreux petits éditeurs (Asphodèle, Le Coudrier), dans des revues (Borborygmes, Dissonances, etc.) et sur des sites et blogs proposant des textes en lecture gratuite (807, Vents contraires, Abat-Jour). Comment les avez-vous connus ? Pourquoi publier chez eux ?

J’ai découvert toutes ces revues, éditeurs, sites, par le biais d’Internet. J’ai publié chez eux parce que je me sentais une affinité avec ce qu’ils développaient, et aussi parce qu’ils ont accepté que je « pose mes valises » chez eux. Les petits éditeurs prennent le temps de boire un verre ou d’échanger avec vous. Ils sont l’artisanat de l’édition. Les artisans sont des gens humbles et fascinants avec qui l’amitié est possible.

J’ai beaucoup aimé « Poissons rouges » : comment vous est venue l’idée de cet adorable petit poème en prose ? Un mot sur l’objet ― un tout petit objet ― qui rajoute du charme à l’ensemble et augmente le plaisir que l’on a à lire ce texte ?

Mes poèmes, quand ils ne reviennent pas de nulle part, partent de pas grand-chose. D’un type ou d’une fille croisés quelque part, ou d’un panorama appétissant. La genèse de ce poème est un poisson rouge rencontré dans la salle d’attente d’un cabinet de dentiste... J’espère n’avoir brisé aucun mythe...
Oui, -36° Éditions éditent de chouettes petites plaquettes dans un format original. Ces petits livres sont faits pour être lus rapidement, emportés n’importe où, et pourquoi pas abandonnés sur une table ou dans un hall de gare. C’est une idée qui me plait et qui correspond à l’idée que je me fais de l’écriture.

Magali Planès illustre souvent vos textes et elle est aussi en charge de la conception graphique assez remarquable de « Charogne » : comment décririez-vous son univers en quelques adjectifs ? Comment se passe votre collaboration ?

Merci pour elle. Oui, assez logiquement, j’aime moi aussi beaucoup ce qu’elle fait. Son travail, si je ne dois utiliser que quelques adjectifs, est à mes yeux minutieux, percutant, onirique et inspirant.
Notre collaboration n’a pas l’air de se passer trop mal puisque nous vivons sous le même toit.

Revenons à « Charogne », la revue de poésie que vous avez créée et qui est désormais éditée par Asphodèle : comment en avez-vous eu l’idée ? Que savez-vous du lectorat de cette revue ? Et les auteurs publiés, qu’ont-ils en commun ? Quelle est la ligne éditoriale ? 

J’avais envie de créer une revue dans laquelle je ne publierais que des choses qui me plaisent. C’est une revue glauque, faisandée, noire (prenez ces adjectifs pour une esquisse de ligne éditoriale...). Je ne sais pas grand-chose du lectorat de Charogne. Je sais que Charogne ne compte pas beaucoup de lecteurs, mais je ne nous en veux pas de ne pas fédérer. Charogne n’a pas la vocation de devenir une bête de combat, ni un gros tirage. Nous ne sommes que deux à recoudre chaque Charogne, et nous le faisons comme bon nous semble. Cela peut paraître égoïste, mais c’est uniquement en phase avec l’idée de départ qui était simplement d’essayer de faire une revue à notre goût. Charogne ne suit pas un développement professionnel. Nous faisons Charogne comme d’autres vont jouer au foot le dimanche midi ou mettent des jantes alu sur leur voiture. Nous sommes contents quand ça plait à d’autres gens, bien sûr, mais nous n’avons pas peur de l’indifférence.
Pascal, responsable d’Asphodèle nous a offert le beau cadeau de l’imprimer, tout en étant conscient qu’il est impossible pour une charogne de s’envoler. Il est l’auteur de cette belle définition, qui colle parfaitement à l’idée que j’ai de Charogne : « Pour un éditeur, une revue, c’est comme une danseuse. Ça ne rapporte rien mais c’est beau ».
Les auteurs présents dans Charogne ont en commun d’avoir écrit des textes qui me plaisent, et d’avoir collé à l’ambiance de la revue. Ça fait déjà beaucoup de points communs...

J’ai aussi beaucoup aimé votre très courte nouvelle pour le hors-série n°1 de l’Ampoule, « Le vieux chien aux poils roux, la petite fille et son père », un texte sombre et magnifique. Quelles ont été vos sources d’inspiration ? En quoi est-ce différent d’écrire de la poésie et une nouvelle ?

Merci, et content que ça vous ait plu. En général je perds l’inspiration quand on me demande quelles sont mes sources d’inspiration ! (rire). Quoi dire... Dans ce que j’écris, il n’y a pas que des choses vécues, il y a un peu de moi, un peu des autres, un peu de ce qui m’entoure, un peu d’imaginaire, le pourcentage varie. Je n’aime pas que les choses soient trop claires. Il m’arrive d’écrire à la première personne pour parler de quelqu’un d’autre, et à la troisième personne pour évoquer des choses plus personnelles. Il n’y a pas de règles dans l’inspiration. Je tiens le mystère pour responsable des plus belles histoires.
Écrire de la poésie ou une nouvelle n’est pas si différent. C’est sûrement pour ça qu’il existe de longs poèmes et de courtes nouvelles...

J’ai écouté « Une fin d’après-midi mathématique », nouvelle que vous avez lue et enregistrée pour l’Abat-Jour. On découvre ici une autre facette de vous, très desprogienne. Qu’en pensez-vous ? Est-ce une influence que vous revendiquez ?

Merci pour le compliment. Très franchement, je n’ai pas écrit et lu ce texte en pensant à Desproges... Je ne connais de toute façon pas assez bien son travail pour m’en être inspiré. Le peu de choses que j’ai vu ou lu de lui me plait, mais s’il a pu influencer l’un ou l’autre de mes textes, cela reste totalement inconscient. Donc non, je ne revendique pas, mais votre compliment me fait tout de même plaisir.

Avez-vous des projets en cours ?

Oui, pas mal de projets...qui aboutiront ou pas, mais qui me prennent à peu près tout le temps que j’ai de libre. Je n’arrive pas à ne rien faire. J’ai peur de ne rien faire. Développer des projets est la plus belle manière de lutter contre l’ennui.

Une dernière lecture qui vous ait marqué pour finir ?

Un petit mot gribouillé dans des chiottes publiques dégueulasses : « Pardon d’avoir laissé l’endroit dans cet état ».

mardi 25 octobre 2011

« Limonov » d’Emmanuel Carrère (P.O.L.)


Dans "Limonov" ce gros livre (presque 500 pages) au titre sobre, Carrère parvient à trouver le ton juste et la bonne distance pour retracer la vie d’Edouard Limonov, d’abord poète russe underground survivant grâce à la fabrication de pantalon, puis exilé à New-York où il est un temps clochard puis majordome, ensuite écrivain à la mode fréquentant la jet-set parisienne, enfin homme de guerre engagé auprès des Serbes et pour finir homme politique co-fondateur d’un nouveau parti avec un ex joueur d’échecs. En parallèle, il a aussi trouvé le temps de faire de la prison, de vivre des histoires d’amours foireuses, notamment avec une petite sœur  russe de la chanteuse Nico,  de rencontrer Jean-Edern Hallier et d’écrire pour son journal L’Idiot international, etc.  

Plus qu’une biographie de Limonov, Carrère peint surtout le tableau de la Russie de ces trente dernières années et en refermant ce livre, le sulfureux personnage dont il essaie de comprendre le parcours sinueux garde une bonne part de son mystère. 

Le livre est passionnant mais un seul bémol peut-être : le style, sans grande recherche, très journalistique et prosaïque. Même si le destin romanesque en diable de ce Limonov peut justifier à lui seul une sobriété dans l’écriture, je n’ai pu m’empêcher de penser que Carrère avait pris beaucoup de temps pour enquêter et peut-être pas assez pour écrire (ou réécrire).  D’autre part, la misogynie (de Limonov ? de la Russie ?) qui irrigue tout le livre est très désagréable et m’a à plusieurs reprises donné envie d’arrêter ma lecture même s’il ma semblé qu’au-delà du sort des femmes, il existait une grande violence dans les rapports humains en Russie.

En refermant ce livre, qui pour moi aurait pu être élagué d’un bon tiers (Carrère se noyant parfois dans les détails), on a très envie de se ruer sur les livres publiés par Limonov, notamment son « Journal d’un raté » dont Carrère donne à lire des extraits très intéressants.     


lundi 24 octobre 2011

Revue « Charogne » numéro 2 (Editions Asphodèle)


Pour inaugurer ma nouvelle rubrique consacrée aux revues littéraires, j’ai choisi Charogne, une revue de poésie dirigée par Guillaume Siaudeau qui en est à son deuxième numéro.

 
La revue qui compte une petite trentaine de pages est composée de textes, mais aussi de photos et d’illustrations. Les couleurs principales sont le noir, le blanc, le gris et le rose. La maquette réalisée par Guillaume Siaudeau est très agréable, aérée et dynamique, donnant envie de se plonger dans les textes sans attendre. Une idée originale apparaît dès le sommaire : chaque « charogne » participant au numéro est symbolisée par un petit insecte dessiné par Magali Planès, responsable des illustrations et du graphisme de la revue.

Un nom saute aux yeux dans le sommaire même pour l’inculte en poésie contemporaine que je suis, c’est Charles Pennequin : je dois bien avouer que son texte est un de ceux qui m’a le moins intéressée, peut-être à cause du systématisme et de l’hermétisme de l’écriture. 

Parmi les contributions que j’ai le plus aimé, je citerai :

Christophe Esnault dont le court texte présenté ici semble une variation à «  Isabelle à m’en disloquer » livre paru aux éditions Les Doigts ans la prose et que j’avais adoré.

Marlène Tissot qui explore habilement la question de la féminité, de l’enfantement et de l’avortement dans « Son ventre comme un cercueil ».

Guillaume Siaudeau vous fera presque aimer la chasse avec sa « Partie de chasse » très inspirée et très bien illustrée.

Bénédicte Balza et sa série de photos intitulée « Muerte » représentant des animaux morts sur le bitume et qui dégagent une étrange beauté froide.

Au sommaire de ce numéro 2, on trouve également les contributions de Patrice Maltaverne, Thomas Vinau, Jacques Ancet, Julien Blaine, Antoine Brea, Vincent, Pascal Pratz, Gaston Vieuxjeux et Lauranne.

En conclusion, je dirai que Charogne est une belle revue de poésie, qui offre une grande qualité et diversité de propositions poétiques. Pas besoin d’être calé en poésie contemporaine pour apprécier cette lecture : il suffit d’être un peu curieux d’expériences nouvelles et de se laisser aller au plaisir de la découverte.

La revue coûte six euros (et on peut dorénavant la commander et la payer par internet) et paraît deux fois par an. Il est d’autre part possible de s’abonner.  

Le blog de la revue ICI


dimanche 23 octobre 2011

« Un Jour de grosse lune » de Cécile Delalandre (Les Penchants du roseau)

Cécile Delalandre, en araignée inspirée, tisse une jolie toile de mots de dentelles pour évoquer dans un style et un ton très personnels les sensations complexes de l’enfance, les déceptions d’adulte, les belles rencontres avortées sans que l’on sache très bien pourquoi, les envies de partance aussi. 

Dans ces courts textes, il est question d’amour, de sensualité, de rencontres fortes. On se croirait parfois dans un film de la Nouvelle Vague (Doinel est d’ailleurs cité à un moment) où l’héroïne écrit dans un petit café, le cœur ouvert aux quatre vents et aux hommes gentils. Mais on pourrait tout aussi bien être dans une chanson de Nougaro (cité en exergue) notamment dans la très belle nouvelle intitulée « Jour de septembre, abusée » où l’action se déroule dans un village lot-et-garonnais (vers chez moi), dans ce Sud-Ouest où « même les mémés aiment la castagne ».    

Le vocabulaire est riche et précis, poétique en diable, léger comme une plume de colibri. L’écriture de Cécile Delalandre est pleine de sensibilité et de tendresse et la nostalgie qu’on sent poindre souvent n’empêche pas des accès de drôlerie, de jeux de mots et d’invention langagière (le mardredi). La plume flirte à la fois avec Boris Vian, Queneau et une certaine littérature américaine à l’élégance un peu déglinguée.

Chaque petit texte tient à la fois du poème en prose, de la micro-nouvelle et du texte de chanson (n’oublions pas qu’elle est aussi parolière). Après tout, qu’importe les catégories que Cécile Delalandre fait voler en éclats : l’essentiel c’est que la qualité et la justesse des textes soient au rendez-vous et c’est le cas, croyez-moi !   

Pour vos donner une idée, deux extraits de « Jour comme un ibis sacré » et « Jour de pain perdu » mes textes préférés :

« Ca s’est passé.
Il est resté pourtant ce jour, comme un ibis sacré échappé du Nil. Il frôle encore ma peau d’un souffle bousculé des senteurs du Suffolk et des vents de l’Atlas. »

« Un Dicredi, jour de pain perdu, jour de rien. Je m’en souviens comme une de mes premières socquettes blanches qu’une odeur d’encens aurait souillées à jamais comme un viol de cantiques derrière le prie-Dieu. »

Lisez (et écoutez) les textes de Cécile Delalandre sur le site des éditions de l’Abat-Jour

Visitez le blog de Cécile Delalandre 

Et aussi : le blog des Penchants du Roseau 

samedi 22 octobre 2011

Interview de Sophie Di Ricci

Interview de Sophie Di Ricci,  qui vient de publier « Jaguars » aux éditions Moisson Rouge, un an après son premier roman, l’excellent « Moi comme les chiens ».

Là je dois avouer que je suis nulle en entretien. Voilà, je préfère prévenir !

Quelques mots sur vous peut-être avant de commencer : je sais que vous êtes née en 1983 et que vous habitez à Lyon, que vous avez publié deux romans et c’est à peu près tout. Qu’avez-vous fait auparavant ? Quelles expériences fortes avez-vous vécues qui ont pu nourrir vos romans ? 

Si ma biographie n'en dit pas long c'est parce qu'il n'y a pas grand-chose à dire... « Mauvaise » élève, je ne suis pas restée longtemps à l'école. Je n'ai pas dû beaucoup manquer à l'Education Nationale. J'ai traîné ici et là, j'ai fait et raconté pas mal de conneries. J'ai écouté de la musique. Je me suis laissée distraire par les craquements de mes vinyles, pendant des années.... J'ai travaillé depuis mes dix-huit ans et je travaille toujours. J'ai vécu à Montréal. J'ai rencontré mon mari et nous sommes bien ensemble. Voilà.

Dans votre nouveau roman vous creusez en partie les mêmes thématiques que dans votre premier roman, « Moi comme les chiens » à savoir la jeunesse de la banlieue lyonnaise, l’homosexualité, la déglingue causée par la drogue. Pourquoi ces sujets-là ? Comptez-vous continuer dans cette veine à l’avenir ?

Avant, quand on me demandait pourquoi j'écrivais sur des homos, je répondais : « je veux être un homme, j'aime les hommes, alors... ». Je le réponds encore, d'ailleurs. Mais aujourd'hui, tout de suite, je me dis qu'on ne pose pas forcément cette question aux auteurs qui écrivent sur des hétéros.
La jeunesse de la banlieue lyonnaise, ou des petites villes de la Loire, eh bien c'est là où j'ai passé mon adolescence, c'est là d'où sont issus mes amis. On est comme ça. Je ne dis pas qu'on est intéressants, ni passionnants, je ne sais pas, mais voilà d'où nous venons. Puis, c'est partout pareil, non ?
Dans Moi comme les chiens, je ne parlais quasiment pas de drogue. Je voulais développer davantage dans Jaguars.
Je ne sais pas si je continuerai à aborder ces thèmes dans mes prochains romans. J'aimerais, un jour, écrire une histoire qui se déroule à la fin du XVIIIème siècle.


En abordant de tels thèmes, vous avancez sur la corde raide, risquant deux écueils terribles : la leçon de morale (type « la drogue c’est de la merde ») et la complaisance (« la drogue, c’est drôlement rock and roll »). Etes-vous consciente de ces risques ? Comment les évitez-vous ?    

Difficile à dire. J'ai été élevée par des gens qui abordaient le sujet de la drogue sans leçon de morale ni complaisance justement. Ils ne me disaient pas « la drogue c'est super » (même si on me faisait comprendre que l'acide – le LSD – ou l'héro fournissaient des expériences d'une beauté singulière), ils ne me disaient pas non plus « c'est de la merde ». Je crois que ce dernier discours  aurait été drôlement hypocrite de leur part...

Vos deux romans se passent en partie à Lyon, Saint Etienne et dans sa banlieue : pourquoi là et pas ailleurs ? Qu’est-ce que cette région a de particulier dans sa culture et son histoire qui en fait un terreau favorable au roman ?
C'est là où j'ai grandi. C'est mon pays. Mon bled, mon terrain de jeu, mes putains de villes que j'ai haïes puis aimées. Je chéris Saint-Etienne. Je n'ai jamais détesté Saint-Etienne. C'est une des plus belles villes de France. C'est une ville digne, prolétaire, secrète, qui ne racole pas. Et on était comme ça, avec mes copines, quand on était ados : fières. Lyon est bourge et salope dans son genre, mais bon, ça c'est au premier abord. Après, tu apprends à la connaître.  Villeurbanne... Villeurbanne est aussi un des plus beaux endroits au monde.


Vous me faîtes penser à un autre écrivain de la même génération que vous, qui a également écrit eux romans et avec qui vous partagez certains thèmes (la jeunesse, la province, etc.). Il s’agit de Pierric Bailly : l’avez-vous lu ? Ce rapprochement vous semble-t-il pertinent ? Vous sentez-vous proche d’autres écrivains actuels, qu’ils soient ou pas de votre génération ?

Depuis quelques années je ne lis que des contemporains de la Révolution française ou des livres qui ne sont pas des romans. Donc je ne connais personne, je suis une véritable plouc littéraire, j'ai honte et, je l'avoue, je ne me soigne pas vraiment. Je n'ai pas la télévision, je n'écoute pas la radio, je n'achète pas de journaux, je suis en dehors du coup, ça fait peur.

Comme lui, vos romans sont truffés de dialogues bien sentis qui sonnent juste et on se dit qu’on verrait bien ces romans-là adaptés au cinéma par un bon réalisateur. Est-ce un projet ? Une ambition ? Un rêve ? Ou pas du tout ? Certains passages m’ont fait penser au film « Trainspotting » : est-ce voulu ?

Déjà écrire un livre, c'est tout un bordel (du moins en ce qui me concerne). C'est un miracle que j'arrive à écrire des histoires et qu'on me paie pour ça. Alors le cinéma !
Pour Trainspotting, ça fait longtemps que je n'ai pas revu le film. Possible que des scènes m'aient marquée. Je ne me souviens plus vraiment.

Quelles sont vos influences littéraires ?

Je ne sais pas. Probablement un peu tout ce que je lis. C'est-à-dire pas énormément de romans...

Dans le livre, nous suivons les aventures de deux frangins pas encore trentenaires, ex-stars hexagonales du punk rock, tombés aux oubliettes à cause de la drogue et du manque d’inspiration. De ces deux personnages de losers pathétiques qui se retrouvent au R.S.A., vivent dans un foutoir monstre et sont attirés par la violence terroriste, vous parvenez à faire des êtres attachants : comment faites-vous ?

Je suis toujours amoureuse de mes personnages et je dois en parler avec amour malgré tout.

J’ai également beaucoup aimé le personnage de Godzilla qui m’a rappelé celui de Hibou dans votre premier roman : tous les deux sont des bandits, tous les deux aiment les mecs et sont capable d’un romantisme assez naïf et touchant qui tranche avec leur âge, leur statut et leur aspect physique assez rustre. Vous êtes-vous inspiré de personnages réels pour composer ces deux personnages ?

Ouais, mon mari ! Pour la présence physique de l'un comme de l'autre. Pour la personnalité, c'est plus une incarnation dont je rêve. Je crois.

Est-ce important pour vous de ne pas accabler vos personnages ? De leur laisser une chance d’être aimé… au moins par vos lecteurs, si ce n’est par les autres personnages du livre ?

Mais moi je les aime ! Bon, je pense que ce n'est pas réciproque, vu tout ce qu'ils se prennent dans la gueule, les pauvres. Je fais souvent des rêves où mes personnages m'envoient des lettres de menaces ou me poursuivent avec une batte de baseball.
Après, pas mal de lecteurs détestent certains de mes personnages. On m'a souvent dit : « Alan est un vrai petit con, il l'a bien cherché, quel idiot » (Alan de Moi comme les chiens). Là je sais pas trop encore qui va être la cible favorite, le roman vient de paraître.

Certains passages de votre roman sont d’une grande violence (c’était aussi le cas dans « Moi comme les chiens » je crois me souvenir), et c’est rarement le cas chez les écrivains femmes (à part Virginie Despentes) : ces scènes vous ont-elle demandé beaucoup de travail ?  

Non mais je suis un être extrêmement violent, en fait. J'ai fait du taekwondo. Et j'étais nulle, pour cause : hélas, physiquement, je suis l'archétype de la faible femme. Donc je me défoule dans mes livres.

Le punk : parlons-en. Vous avez dû pas mal en écouter, non ? Un groupe de punk préféré ?  Les deux (anti) héros de « Jaguars » m’ont énormément fait penser à Pete Doherty et Carl Barat des Libertines : est-ce voulu ?

Pete c'est Sam et Carl Jon, alors ? Pas l'inverse, j'espère !
Je connais mal les Libertines, même si comme tout le monde j'ai lu leurs frasques et tutti quanti.
Pour être sincère, je ne me revendiquerai pas experte en punk, car la musique en général, j'en ai soupé, maintenant je tourne avec mes vieux disques, c'est rare que j'achète quelque chose de nouveau. J'aime bien certains groupes, notamment les Blood Brothers, ils ont un côté lyrique un peu névrosé, c'est touchant.
Si je parle de punk dans Moi comme les chiens et Jaguars, c'est surtout parce que je trouve plutôt mignons les mecs qui ont le style punk. Eh ouais... Rien de transcendant, en réalité.

Et le rock en France ? Après la séparation de Noir Désir, croyez-vous qu’il reste un groupe de rock français digne de ce nom ? 

Je n'ai jamais écouté une seule chanson de Noir Désir. Je ne connais pas du tout, ni le rock français en général, à tort j'en suis certaine.

Le livre vient de sortir mais pouvez-vous déjà évaluer l’accueil que lui font les critiques, les libraires, les lecteurs, les blogueurs littéraires ?

Je suis toujours ouverte aux messages que m'envoient mes lecteurs ou des blogueurs. C'est normal, je leur dois bien ça, sans eux le livre n'existe pas. Je sais que des libraires me soutiennent, des trucs de ce genre. Après, mon attaché de presse et mon éditeur s'occupent du reste. Jaguars vient de paraître, mais pour moi le BAT est parti depuis fin juin, cela fait des mois et des mois que je travaille sur autre chose. Je ne m'occupe pas bien de tout ce qui est relations publiques. Et vu mon caractère, c'est mieux ainsi !

Connaissez-vous déjà le thème de votre prochain livre ? Cela se passera-t-il dans le même cadre géographique que les deux premiers ?

Je voudrais écrire un livre qui se déroule pendant la Révolution française. Je travaille beaucoup sur la période historique.

Pour finir, quel est le dernier roman que vous avez lu et que vous avez particulièrement aimé ?

Julie ou la nouvelle Héloïse de Rousseau. La meuf vachement à jour.


vendredi 21 octobre 2011

L'Abat-Jour, an 1


Les éditions de l'Abat-Jour, petite maison bordelaise fondée le 21 octobre 2010, fêtent donc aujourd'hui leur premier anniversaire : en un an d'activité, trois (premiers) romans numériques ont été publiés, ainsi que plus de cent textes, nouvelles et articles littéraires, disponibles gratuitement sur leur site avec les deux premiers numéros de la revue l'Ampoule.

Petit cadeau pour les habitués (et les autres) : il est maintenant possible d'écouter sur le site des nouvelles lues par leurs auteurs, avec pour commencer celles de Guillaume Siaudeau, Philippe Sarr, Sébastien Ayreault et Cécile Delalandre.

Merci à tous les contributeurs du site au cours de cette première année et continuez à envoyer vos textes surprenants et vos illustrations stupéfiantes !
 

mercredi 19 octobre 2011

Interview de Sébastien Ayreault

Interview de Sébastien Ayreault, auteur pour l’Abat-Jour du feuilleton « Ceci n’est pas une fiction » et dont le dernier roman « Sous les toits » vient de sortir chez Storylab.

Comment te présenterais-tu à ceux qui ne te connaissent pas et qui vont lire cette interview ?

Bukowski racontait que, quand il était jeune, il courait la nuit dans les rues de Los Angeles en gueulant qu’il était John Fante. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais ça m’arrive aussi.

Voilà qui vous situe un homme… À propos de te situer, tu es un frenchie exilé aux States ? Sans rire, qu’est-ce que tu fous à Atlanta toi qui est né à Cholet comme tout le monde ?

Si je te le dis, je vais dévoiler l’histoire de « Sous Les Toits », mais disons que, oui, Cholet, Angers, et puis Paris. Douze années à Paris. Il était grand temps que je me tire… Les écrivains américains ont changé ma vie. Je les dévorais dans ma petite chambre sous les toits. Je ne faisais que ça. Avec eux, tout est devenu possible.

Moi aussi, j’aime énormément la littérature américaine qui regorge d’écrivains n’ayant pas peur de prendre des grands sujets à bras le corps, d’interroger leur société et qui touchent souvent au génie quand ils sont dans des écrits très autobiographiques. Qu’en penses-tu ? Et toi, qu’est-ce qui te plait dans cette littérature-là ? Qu’est-ce qu’ont les bons écrivains américains que les français n’ont pas ?

Je dois bien t’avouer qu’en matière de littérature francaise, je suis quand même un peu largué. À pars Vian, Louis Calaferte, Céline, Ravalec et Djian… Je ne sais pas comment te dire ca, mais disons que j’ai l’impression d’avoir peu choisi. On choisit peu, je crois. Miller, Bukowski et Fante me sont tombés dessus. Après ca, c’était foutu. Alors j’ai continué droit devant, Kerouac, Brautigan, Harry Crews, James Crumley, Selby, Maupin, Dan Fante, Hemingway… Et donc voilà, pas vraiment une minute pour m’intéresser à la littérature francaise. Pour moi, le grand truc de la littérature américaine, c’est que la pensée est continue dans le mouvement. Je pense qu’au-delà de tout, nos lectures se rapportent à nos vies, au milieu dans lequel on évolue. Toutes ces choses intérieures et extérieures. On va naturellement vers ce qu’on est, ce qu’on veut ou voudrait être. Faut se méfier, le hasard est vicieux… Carl Jung…

Je te cite en vrac quelques-uns de mes écrivains américains préférés et tu me dis s’ils te parlent. Faulkner ? Fitzgerald ? Carson Mac Cullers ? Paula Fox, Joyce Carol Oates, Laura Kasischke pour ne pas oublier les femmes ?

À part Faulkner, je ne connais pas les autres. Cinquante-deux semaines par an, environ un livre par semaine. Je suis un lecteur plutôt lent. C’est à dire qu’en gros, il me faudrait douze, treize ans pour lire toute la rentrée littéraire 2011 ! Faulkner, je pense que je suis passé à côté de Faulkner. Complètement.

Tu dirais plutôt que tu es un écrivain/musicien ou l’inverse ?

Dans ce sens-là, c’est bien. C’est dur la chanson. Toujours l’impression de danser sur le fil du ridicule…

Pour publier, n’est-ce pas un handicap d’être si loin de Paris ? C’est pour cette raison que tu publies en numérique ?

Je n’ai jamais autant publié que depuis que je vis à Atlanta. Avant Atlanta, je crois qu’il me manquait le truc essentiel : la distance. Et dans un autre sens, on pourrait dire que le numérique réduit les distances à zéro.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur cette notion de distance nécessaire ?

C’est compliqué cette affaire. Alors disons qu’aujourd’hui, quand j’écris, je rigole. J’écris les mêmes choses qu’il y a dix ans, mais en rigolant, cette fois. Après, bon… La semaine dernière, par exemple, j’ai écrit cette nouvelle « T’aurais pas dû inviter le Marquis de Sade à dîner » et je riais comme un fou en l’écrivant. Bon, apparemment, ça n’a fait rire personne. Après je me dis, merde, peut-être que ce que je vis n’a aucun sens… L’alcool aussi, ça n’aide pas toujours…

Crois-tu qu’Internet a un rôle important à jouer dans la création et la diffusion littéraire dans les années à venir ?

Je pense que mes enfants iront au collège avec une simple tablette numérique sous le bras. Adieu cartable de quinze kilos. Et plus j’y pense, plus je me dis que pour eux, le papier ça va ressembler à l’age de pierre. Alors oui, je pense qu’Internet va devenir le lieu premier de la création. La diffusion, ça me semble une évidence. Amazon est déjà le plus gros vendeur de livres au monde. Vraiment, je pense que les gens n’ont jamais autant lu, autant écrit que depuis Internet. Peut-être que cela dérange une certaine élite, pas moi.

Quelques mots sur Storylab qui publie ton dernier roman « Sous les toits » et l’Abat-Jour qui publie en lecture gratuite sur son site ton feuilleton « Ceci n’est pas une fiction » ? Comment les décrirais-tu ?

Comme l’avenir. Ces deux éditeurs sont partis pour proposer des choses que personne n’a encore proposées. On peut tout imaginer avec le livre numérique. De tout temps la littérature s’est prise des coups de pied au cul. C’est comme ça qu’elle avance. Elle va avec le monde. Elle avance avec lui. Il n’y a aucune raison qu’elle reste figée. D’ailleurs, elle n’est jamais restée figée, ni dans le fond, ni dans la forme. Merde, c’est un sacré progrès à l’heure où notre planète manque d’air, on va enfin pouvoir coucher nos pensées sans avoir à abattre des forêts entières ! J’ai dit à mon arbre, ce matin : « Vieux, sois heureux, tu n’auras pas à supporter le poids de mes conneries ».

Tu as aussi publié dans des revues : lesquelles ? Et pourquoi ?

Dissonances, Décharges, Traction-Brabant, Décapage, Outsider Writer, La page Blanche, La RalM, Virages, Gorgonzola, Canopic Jar, MG Version Datura… Pourquoi ? Parce que j’écris essentiellement des nouvelles. Et essentiellement des nouvelles courtes. Une page ou deux. À part les revues, il y a encore quelque temps, personne ne publiait ce genre de chose. Mais là, encore une fois, le livre numérique est parti pour changer la donne.
           
As-tu des écrivains fétiches qui t’accompagnent depuis longtemps et dont tu jalouses l’œuvre ? Ton feuilleton dont cinq épisodes sont déjà parus sous l’Abat-Jour nous donne quelques pistes (Bukowski, Shalom Auslander, Elias Jabre, Sade, Baudelaire) mais y en a-t-il d’autres ?  

John Fante. C’est l’écrivain que j’admire le plus. J’aimerais tant écrire un livre du genre de « Mon chien Stupide » ou « Plein de vie ». Ça viendra peut-être un jour. Peut-être pas. Sinon, Louis Calaferte, Henry Miller, Steinbeck, Selby, Murakami, Kerouac, Paul Auster…

Justement, Fante est aussi un de mes écrivains préférés : que dirais-tu à ceux qui nous lisent pour leur donner envie d’ouvrir un bouquin de Fante ? Et lequel conseilles-tu pour commencer ? 

Je conseillerai de commencer par « Mon chien Stupide ». Si tu as les idées noires, c’est le bouquin idéal. Dès que j’ai un coup de pas bien, je me plonge dedans. « Demande à la poussière », c’est un sommet. Ici on dit que c’est l’un des meilleurs livres sur Los Angeles. John Fante : simple et droit au ventre.   

Musicalement, difficile d’éviter la comparaison avec Noir Dez et Cantat, notamment quand on écoute l’excellente chanson « Mourir avant la fin ». Tu revendiques quelles autres influences ? Les autres membres du groupe sont aux U.S.A. aussi ? Vous faites des concerts ?  

Pas de concerts, non. J’aime beaucoup aller en voir, mais je déteste être sur une scène. Comme je t’ai dit plus haut, chanteur, c’est un truc… Je me souviens de Bashung sur scène ou bien encore de Marc Broussard, avant même de chanter, ces types-là mettent tout le monde d’accord. Je sais pas, c’est un truc à part. Magique. Pour les autres influences, Johnny Cash, Bashung, Gainsbourg, Pearl Jam, Neil Young… Et je fais tout avec le guitariste Joe Giddings.

As-tu des projets, une devise, une petite annonce ?

Pas de devise, non. Mais la sortie de « Le cri de l’oiseau moqueur » fin octobre, et toujours chez Storylab. C’est un one shot, une nouvelle de vingt-deux pages. Qui sera livrée avec une chanson inédite et des dessins de Noémie Barsolle. D’ailleurs, le roman « Sous Les Toits » est aussi illustré par Noémie. Elle est vraiment incroyable.

J’ai découvert cette artiste grâce à toi et je trouve son travail très intéressant. On peut voir ses œuvres assez punk (et son esprit « riot girl ») sur son blog intitulé « Saignante » : comment pourrais-tu nous la présenter ? 

On s’est rencontré à Paris, lors d’un festival de fanzines. Je lui ai filé des nouvelles et quelques semaines plus tard, elle est revenue avec des illustrations. Après ça, on a pas mal bu. Ça fait maintenant dix ans qu’on se connaît. Je lui envoie mes textes et Noémie les illustre. Ça fonctionne sans qu’on se parle vraiment. On surfe l’onde, je suppose. Et le mieux, c’est d’aller visiter son blog. Mince, c’est tellement simple Internet ! Un clic suffit !

Pour terminer, le dernier livre que tu as lu et qui t’a marqué ?

Hillary Jordan, Mississippi.

A visiter :

Le blog de Sébastien Ayreault, sous-titré (Rhum, vodka, tequila)
Le blog de Noémie Barsolle

Le site de Storylab

lundi 17 octobre 2011

« Jaguars» de Sophie Di Ricci (Moisson Rouge)



Un roman très « sex, drugs and rock and roll » chez les truands par l’auteur d’un premier roman remarquable, « Moi comme les chiens » publié l’an dernier chez le même éditeur.  

Sam et Jon sont frères, n’ont pas encore trente ans et déjà leur passé derrière eux : ils formaient les Jaguars, groupe de punk hexagonal qui déchaîna les passions quelques années plus tôt avant que la drogue, le manque d’inspiration de l’un des deux et des incompatibilités d’humeurs avec la maison de disque ne fassent splitter le groupe. Entre squat, R.M.I., cure de désintox et retour chez leur mère ce n’est pas la joie pour les frangins… mais quand l’un se rêve en révolutionnaire armé à la Baader ou Carlos et que l’autre tape dans l’œil d’un drôle de bandit surnommé Godzilla, les choses peuvent basculer… et elles basculent !

Très beau roman sur le monde du rock et son miroir aux alouettes, la jeunesse paumée en province (Sam et Jon vivent à Rive-de-Gier, près de Saint Etienne) et le monde du grand banditisme (Godzilla pourrait sortir tout droit de la série Soprano). Un livre qui sonnent juste, notamment dans les dialogues, et qui respirent l’humanité, malgré la grande violence de certains passages et la fin tragique.

samedi 15 octobre 2011

« Jumelles », de William Mathieu, huile sur toile, 60 X 60 cm, 2009

« Jumelles », de William Mathieu, huile sur toile, 60 X 60 cm, 2009  
 
Mais est-ce bien un tableau ? N’est-ce pas plutôt une photo ? Et à qui appartiennent ces jambes très élégamment chaussées de souliers vernis ? Quel est ce tissus blanc sur lequel se dressent ces deux pieds comme des statues antiques ?  Quel drôle de titre : « Jumelles » !
Chaque tableau de William Mathieu est une forme d’énigme, de rébus, de charade …. 

Quelle jubilation quand l’œil est trompé par ce qu’il voit, quand le cerveau ne sait plus interpréter s’il s’agit d’une photographie ou d’un tableau…
Ces jumelles me font penser à ce que faisait dire François Truffaut à Charles Denner dans « L’homme qui aimait les femmes » : « les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ».
Même s’il ne s’agit pas de bottes mais de chaussures, impossible de ne pas penser à la somptueuse, ironique et très sixties chanson « These boots are made for walking » de Nancy Sinatra.  
Quelque chose de subtilement érotique se dégage de ces chaussures … Il aurait été si facile de peindre des escarpins à talons aiguilles, mais non, le peintre a choisi un modèle ─ vous avez remarqué qu’on dit un modèle de chaussures comme un modèle posant pour un peintre ? ─ moins ouvertement connoté sexuellement. Ces pieds-là sont féminins sans aucun doute : la chaussure est pourvu d’un joli petit talon mais n’exprime aucune vulgarité car ces chaussures-là n’arpentent pas les trottoirs à la nuit tombée en quête de clients. Le collant semble opaque et pas transparent, ce qui évoque une certaine pudeur, une certaine pureté, pour ne pas dire virginité. Les lacets noirs sont des rubans, comme ceux que les petites filles se mettent dans les cheveux. Mais comment a-t-il fait pour rendre le tombé d’un ruban de façon si réaliste ?   

Il me semble avoir résolu cette énigme : ces chaussures sont celles d’une des petites filles modèles de la Comtesse de Ségur, devenue grande et qui perdra bientôt une de ses précieuses jumelles à la sortie d’un bal … un prince la retrouvera et comprendra ainsi qu’il a trouvé sa Cendrillon !
Bien sûr, on ne peut pas ne pas évoquer la possibilité ─ même infinitésimale ─  d’un fétichisme des pieds et des chaussures chez ce peintre : ces pieds-là sont peints avec tellement d’amour et d’attention que c’en est pour le moins troublant.

Pour voir plus d'oeuvres de ce peintre, rendez-vous sur son site.

vendredi 14 octobre 2011

"Rom@" de Stéphane Audeguy (Gallimard)


Décidément Rome inspire les écrivains français – et pas les pires – puisqu’après le splendide « Olimpia » de Céline Minard et avant le prochain roman de Chloé Delaume écrit à la Villa Médicis, c’est Stéphane Audeguy qui signe ici un beau livre sur cette ville mythique.

Audeguy se met dans la peau de Rome et la fait parler à la première personne : elle évoque son passé glorieux et moins glorieux, ses errances et son état actuel. C’est la Rome d’Audrey Hepburn et Gregory Peck, d’Anna Magnanni et Anita Eckberg mais aussi des fauves dans le Colisée, de Mussolini ou de ses jeunes immigrés vendant leurs corps pour pas grand chose, en attendant que l’espoir d’un avenir meilleur renaisse … et peut-être aussi l’espoir de l'amour !

Un très beau livre qui parvient à évoquer l’âme, la culture et l’histoire d’un pays avec poésie dans un vrai roman, sans tomber dans le didactisme un peu laborieux d’une Simonetta Greggio dans "Dolce Vita. 1959-1979"».               

 Extrait :
« Quatre lettres tirées aux loteries de l'histoire : Roma. Et tous ces grands savants qui se penchaient sur moi  ; certains me déclarant femelle, comme une louve ou comme une putain, d'autres disant que je devais mon nom au mâle fondateur qui traça mon enceinte. Moi, je ne disais rien, naturellement  ; mais n'en pensais pas moins. Au petit jeu fastidieux de la vérité je leur souhaitais bien sûr tout le plaisir du monde, et ne m'en mêlais pas. Enfin j'avais vécu, comme toi, mon amour, comme tout le monde : une vie, toute une vie, rien qu'une vie. »

lundi 10 octobre 2011

« La Vénus à la fourrure » de Leopold von Sacher-Masoch » (Rivages poche)


Un roman magnifique par celui dont le patronyme est à l’origine du terme masochisme, défini comme une perversion sexuelle par le docteur Richard Von Krafft-Ebing en 1886 dans sa célèbre « Psychopathia sexualis ».

J’ai été émerveillée par ce livre : par la beauté du style, les références à la peinture, l’analyse des rapports hommes/femmes (dans l’Autriche de 1870, époque où l’auteur écrit le livre) et aussi par la morale très féministe qui m’a beaucoup étonnée. 
Ce roman, manifeste du masochisme, est surtout une ode à la femme : Séverin, le héros, s’éprend de Wanda, une très belle jeune femme rousse aux yeux verts qu’il compare tantôt à la Grande Catherine II, tantôt à une déesse, tantôt à une statue de pierre qu’il vénérait enfant, tantôt à un animal avide de plaisirs et de jeux parfois cruels. Il veut être son mari : il deviendra son esclave volontaire jusqu’au point de non-retour quand un autre homme, sûr de lui et dominateur, doté de la beauté du Diable, entre dans la danse ! 

A la question de savoir si la nature de la femme la met en position de dominatrice ou de dominée, Séverin conclut ainsi dans les dernières pages du roman : « C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie : elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. Etre le marteau ou l’enclume, nous n’avons pas d’autre choix aujourd’hui. »   
Simone de Beauvoir et Virginia Woolf n'auraient pas mieux dit !

Signalons aussi que ce chef d’œuvre de Sacher-Masoch inspira deux textes à deux écrivains hautement recommandables : Gilles Deleuze et Pascal Quignard.

dimanche 9 octobre 2011

« Jean-Pierre Martinet : Sans illusions… », Revue Capharnaüm n° 2 (Editions Finitude)



Ce numéro 2 de la revue Capharnaüm des excellentes éditions Finitude est entièrement consacré aux lettres écrites par Jean-Pierre Martinet à son ami (et éditeur) Alfred Eibel entre 1979 et 1988. Ayant adoré tous les livres de Martinet et au premier chef « Jérôme » je trépignais d’impatience de lire ses lettres : c’est désormais chose faite.

Elles révèlent un homme tel que je me l’imaginais à la lecture de ses romans : très seul, assez désabusé et triste mais pas misanthrope, aigri ou plein de rancœur… Pour moi, Martinet était un homme lucide que la vie n’avait pas épargné, il avait un côté ours mais on sent une tendresse énorme quand il parle des chats par exemple et surtout une faculté à s’enthousiasmer et à admirer. C’est un homme déçu et sans illusion qui se dessine au fil de ses lettres écrites depuis Libourne où il vivait avec sa mère et occasionnellement avec sa sœur, atteinte de troubles mentaux ou depuis Tours où il a tenu pendant un temps une petite librairie/kiosque à journaux.

Le lecteur curieux, admirateur de Martinet, y découvre le quotidien de l’écrivain devenu pour un temps libraire mais ne vendant que des journaux (et encore presque pas de revues culturelles se plaint-il) à Tours, ville qu’il trouve agréable avant de finir par la trouver franchement morne (pour ne pas dire morte). On y côtoie un Martinet curieux, à l’affût des critiques littéraires (à la télévision ou dans la presse) sur les livres publiés par Eibel et leurs amis communs (ou anciens amis) mais pas dupe un instant de la coterie littéraire parisienne. Il fustige aussi le monde de la télé qui l’a employé pendant des années (il parle d’esclavage) et qu’il a quitté sans regret mais au sacrifice d’une perte de revenus importante (il s’est endetté pour l’achat du kiosque à journaux et gagne la moitié du salaire qu’il avait à la télévision).

J’ai également appris que « Ceux qui n’en mènent pas large » n’était qu’une introduction, un fragment d’un roman beaucoup plus vaste, apparemment écrit mais resté inédit à ce jour qui s’intitulait  « La nuit revient »…

Intéressant aussi de lire que Martinet parlait de « L’ombre des forêts » comme un roman « aride, austère (trop sans doute ) » et qu’il était son préféré. J’ai aussi appris grâce à cette correspondance que Martinet avait été lecteur de manuscrits pour La Tale Ronde, son éditeur du moment et qu’il s’enorgueillissait de faire le travail sérieusement et d’y trouver « un certain plaisir » même si ce que recevait cet éditeur n’était « pas d’un très haut niveau ». Il semble aussi que Martinet avait quelques ambitions en tant que traducteur mais deux projets au moins tombèrent à l’eau et sa seule traduction fût « L’appel de la forêt » de London.     

Outre Henri Calet ou Raymond Guérin, Jean-Pierre Martinet aime également beaucoup un écrivain comme André Dhôtel dont il admire l’apparente simplicité ou Yves Martins qui, dit-il, « réconcilie avec la littérature ». Par contre, certains écrivains ne sont guère épargnés par la plume parfois féroce de Martinet : Gabriel Matzneff dont il partageait le même éditeur (La Table ronde) en particulier en prend pour son grade mais il n’est pas le seul… le journaliste Jean-François Kahn ou la romancière Linda Lê ne sont pas épargnés non plus, de même que certains animateurs d’émissions littéraires de France Culture auxquelles Martinet a participé, en sortant très déçu.

Extraits :

« Bref, la question posée est la suivante : suffit-il d'avoir de bonnes manières, un certain vernis culturel, de jolis costumes et un nom connu pour être un bon directeur littéraire ? »

« Heureusement qu'il reste encore quelques bons chats à caresser, et quelques bonne bouteilles à vider - quelques bons livres aussi - heureusement, il y en a encore. Pour le reste... »

« A Libourne temps poisseux, ciel bas, sombre dimanche comme chantait Damia entre deux verres de blanc sec. »

« A force de lassitude, on devient philosophe. »
 
Pour lire les premières pages c'est ici

En savoir plus sur Jean-Pierre Martinet ici 

En savoir plus sur Alfred Eibel là 

Vous trouverez la revue Capharnaüm dans toutes les bonnes librairies ou en la commandant sur le site des éditions Finitude.