Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

samedi 30 juillet 2011

« Virginia Woolf » de Viviane Forrester (Le livre de poche)


Viviane Forrester s'était déjà penchée sur l'œuvre de V.W. dans sa préface de "Trois guinées » qui était très marquée par une féminisme assez radical des années 70. Cette biographie est plus " grand public ", le ton est plus mesuré, mais la fascination pour le personnage de Virginia Woolf est toujours là, avec un questionnement très intéressant sur la place réelle de Léonard dans la vie - mais surtout dans la construction de l'histoire officielle de Virginia. Forrester a l'avantage de connaître toute l'œuvre de Virginia et elle sait faire entrer en résonance ses livres et sa vie. Quelques bémols toutefois : des répétitions, une construction aléatoire (pas de chapitres, pas de notes, beaucoup de digressions), et une insistance un peu lourde sur l'inceste. le lecteur, même averti sur le sujet, glane certaines informations peu connues et est amené à considérer la vie de Woolf sous un angle un peu différent. Sûrement la meilleure des biographies de Virginia Woolf en français : elle insiste notamment sur son travail d'éditrice, ce qui n'est pas le cas des biographies moins fouillées de A. Lemasson ou de A. Desarthe et G. Brisac. 
J'ai lu ce livre en grand format quand il était paru chez Albin Michel il y a quelques temps déjà mais il existe aujourd'hui en poche : une raison de plus pour vous le procurer au plus vite ...  

jeudi 28 juillet 2011

Interview de Paul Sunderland

Interview avec Paul Sunderland, auteur de quatre nouvelles publiées sur le site des éditions de l’Abat-Jour (Morve Your Body, Pour une rentrée littéraire épanouissante, Fifilles, Mon opération de la couille gauche) ainsi que d’un texte dans le premier hors-série de la revue l’Ampoule (Bukowski à Willgottheim).
Une petite explication du pseudo pour ceux qui ne vous connaîtraient pas, et sur le nom de votre blog, Sous le ciel de Sunderland ? Quelle est votre utilisation des hétéronymes ?
Je pense à une phrase tirée de l’album Melody Nelson : « Melody voulut revoir le ciel de Sunderland ». Je suis, d’une part, un inconditionnel de cette œuvre et, d’autre part, « Sunderland » sonne bien à mon oreille et m’évoque une terre étrangère, différenciée des autres, éloignée (comme l’allemand « sondern »). « Paul », c’est tout bêtement parce que j’aime bien ce prénom biblique et que l’ensemble possède un bon rythme. L’important, cela dit, est de ne pas me confondre avec Paul Sunderland, chroniqueur sportif aux States ! Il faudra peut-être que je me dote d’un deuxième prénom, au cas où ma célébrité atteindrait un jour, hum, la vitesse de libération… En ce qui concerne mes interventions sous différents noms chez Léo Scheer, c’est en fait un peu plus ancien que cela : en 2007, on m’a signalé la présence de trois ou quatre imbéciles qui prétendaient régenter le forum (aujourd’hui disparu) d’une célèbre publication culturelle. Ils faisaient montre d’une grande agressivité verbale à seule fin d’exprimer un fond de chiottes idéologique totalement dans l’air du temps, mais qui n’est pas le mien. Il se trouvait là-dedans, par exemple, une forte charge d’antisémitisme déguisé en antisionisme. Agressivité verbale donc, mais aussi couardise. Sous différents pseudonymes, je suis venu faire du nettoyage à l’Éparcyl. Ça a duré un certain temps mais je me suis bien amusé, j’ai fait fermer leur claque-merde à deux fortes têtes qui ne sont plus revenues, après plusieurs mois d’échanges violents; puis ce forum a attiré l’attention de hackers qui ont mis la touche finale et entraîné la fermeture définitive de ces pages. Par la suite, j’ai retrouvé un ou deux de ces bulots (issus du blog Consanguin, aujourd’hui cliniquement mort) sur le blog des éditions Léo Scheer, à l’époque où la modération était réelle quoique molle. Mais ils ne sont pas restés longtemps, le modérateur ayant tout de même fini par assumer sa fonction de manière plus satisfaisante. C’est alors que, pour moi, le passage s’est fait graduellement d’une écriture qui était avant tout une réponse à certains propos, à une écriture fictionnelle. Les anciens pseudonymes n’avaient plus lieu d’être. Paul Sunderland a commencé à déposer des textes d’une nature différente dans l’espace m@nuscrits.
À la lecture de votre blog et de vos nouvelles, j’ai envie de vous qualifier d’écrivain scatholique (contraction de « scatologique » et « catholique ») : qu’en pensez-vous ?
Ça ne me choque pas, cette formule est assez bien trouvée, même. Je suis avant toute chose un forcené de la lecture. Par contre, suis-je vraiment un écrivain ? Je sais qu’il existe cette nuance entre « écrivain » et « écrivant » et qu’à strictement parler, j’appartiens à la deuxième catégorie. En réalité, je m’en fous un peu. C’est comme le terme « wannabe », « je veux être (quelqu’un) »… Mais je le suis déjà… Et j’écris depuis que je suis gamin. Bien sûr, on dit « wannabe » par rapport à la célébrité ; moi, devenir célèbre ne m’intéresse pas spécialement. Je préfère de loin écrire, être publié et que ça finisse par ramener un peu de thune. Je suis pour le business qui rapporte le plus possible, y compris en littérature. Passé un certain seuil, la posture d’écrivain maudit, crevard, devient un peu suspecte à mes yeux. L’important est le rapport individuel qu’on entretient avec l’argent, pas le fait d’en posséder (éventuellement) beaucoup. Le scatologique, par ailleurs, n’est pas quelque chose qui me travaille à l’exclusion de tout le reste, mais c’est une façon de retourner contre eux-mêmes les vertiges stériles d’une certaine autofiction. Et puis j’aime imaginer la tête des gens lorsque je raconte par exemple un dépôt d’étron dans une centrale d’achat, au milieu des lénifiantes daubes de Lévy, Musso et compagnie. « Why so serious? » comme dit le Joker. J’aime beaucoup les vieux Hara-Kiri. Vous savez que plusieurs centaines de fictions vont encore constituer la prochaine rentrée littéraire. J’ai l’honneur de vous informer que je ne serai pas de la fête, ou alors ce sera comme observateur distancié et discret, prenant des notes avant de coucher sur papier une de ces substances peu ragoûtantes dont j’ai le secret ! Concernant mon église d’appartenance, j’ai la joie de vous apprendre qu’un catholique est parfaitement capable d’écrire du pipi-caca, entre autres. Je dois aussi reconnaître que, par tempérament, je n’ai pas vraiment le style JMJ, avec guitares folk et bons sentiments exprimés au premier degré.
La provocation : est-ce pour vous inné ou acquis ? une posture esthétique ? une façon de vivre en marge et un peu au-dessus de la masse ?
Si vous avez bien lu ma réponse précédente, vous comprendrez que ce qui passe chez moi pour de la provocation est en réalité une façon d’enfoncer dans leurs fèces le nez des cons, toute la gueule même. Vous constaterez que ce n’est jamais gratuit, j’aurais même tendance à me documenter quelque peu au préalable. En fait, je réagis de cette manière parce que c’est moi qui suis constamment provoqué, pour reprendre une phrase de Bukowski. Devant l’abaissement terminal de la France, son avilissement politique, intellectuel, linguistique, médiatique, je ne peux qu’être un marginal même si, encore une fois, je suis le premier à dire que je ne suis pas un saint ni un être omniscient. Mais j’ai eu droit à toutes les insultes, ici et là ! Ça ne me fait rien. On m’a reproché, en contexte pédagogique, d’être élitiste ; c’est vrai, je le suis. Je ne crois pas à l’égalitarisme mais en l’individu et en la pluralité des grâces, des charismes. Le charisme reçu, accepté, assumé est ensuite mis au service du bien commun par charité (je ne crois pas en la solidarité mais en la charité). Horreur, encore du vocabulaire douteux. Les meilleurs élèves, d’ailleurs, n’étaient pas obligatoirement ceux qui réalisaient les performances les mieux notées mais ceux qui étaient là en connaissance de cause et qui voulaient faire quelque chose. Le problème est que lorsque vous êtes devant trente-cinq adolescents, vous dépensez toute votre énergie à gérer la connerie rédhibitoire des huit dixièmes du groupe. Ceux qui restent, l’élite, vous ne pouvez pas vous en occuper convenablement et vous rentrez chez vous, le soir, crevé comme pas permis, avec encore du boulot à faire et l’impression de n’avoir rien construit. J’en ai rapidement fait l’expérience quand j’ai commencé dans l’enseignement professionnel, je suis demeuré quinze ans dans ce circuit puis je me suis fait virer car, au fond, les veaux assis en face de moi, fiers de leur inculture et toujours prompts à se faire téter le cerveau par la télévision ou le téléphone portable, ainsi que ma hiérarchie de ténébreuses merdes geignardes, couinantes, coulantes de lâcheté et de carriérisme, sans parler de certaines collègues qui s’ennuient chez elles, tous ces gens ont fini par ne plus supporter ma façon de travailler. Il est clair cependant que j’étais un bon prof (je le suis toujours, potentiellement), de même que je suis largement plus intelligent que toutes ces personnes ; vis-à-vis des autres, je ne me prononcerai pas.
Il me semble que vous aspirez à une certaine aristocratie littéraire (ainsi que le révèlent vos accointances avec Stalker) : me trompé-je ?
J’aime beaucoup, Marianne, ce mot « accointances » que vous utilisez pour évoquer mes rapports avec Juan Asensio ! Je ne connais pas personnellement Juan mais nous sommes en contact épistolaire. Son blog est né de circonstances assez proches de celles qui m’ont poussé à intervenir sur le net. La dissection du cadavre de la littérature figure à mon sens parmi les entreprises les plus courageuses et les plus élevées du paysage intellectuel français. Bien entendu, des minables de service n’ont pas manqué de me traiter de « groupie ». Là encore, barre de rire, merci les gars ! Ils ne savent pas (et ce n’est pas grave, au fond) que je ne suis pas 100 % d’accord avec Juan Asensio, il existe entre lui et moi des divergences sur certaines questions. Cela ne m’empêche pas de lire et d’apprécier son travail. J’aime également beaucoup le blog Contrelittérature, tenu par Alain Santacreu. C’est une remarquable œuvre conjuguant catholicisme et études traditionnelles au sens guénonien. Je pense que si recherche d’une aristocratie il y a, elle ne se fait pas pour s’installer dans une posture, c’est-à-dire une monstration, mais simplement parce que je crois en de subtiles mais très puissantes lois d’attraction qui rassemblent ce qu’on peut appeler des familles d’esprit, ici des familles dans l’Esprit, qui se chauffent à son doux feu nonobstant l’appartenance sociale ou la verdeur du langage parfois utilisé face à l’adversaire.
Y a-t-il des auteurs vivants (français ou étrangers) avec qui vous vous sentez en connivence littéraire ? Peut-être préférez-vous fréquenter les morts : lesquels ?
Il se peut que les morts m’apprennent plus de choses que les vivants. Mais pour moi, les morts, ça n’existe pas. La mort est une transition et, en fait, nous sommes tous vivants, dans un état ou un autre, d’un côté du miroir et de l’autre. Cependant, je pourrais dire de même : ici-bas, je fréquente beaucoup de cadavres animés, par obligation. Question littérature, je dois dire que chez les vivants, je me tourne volontiers vers Cormac McCarthy, James Ellroy, Chuck Palahniuk, Neil Gaiman, Maurice Dantec, Norman Spinrad… Mais je n’ai pas d’époque de prédilection, en fait. Mes lectures sont diachroniques, elles puisent à bien des sources, ou plutôt, c’est toujours la même source que je cherche ici et là.
On sait, si on a lu votre nouvelle pour le premier hors-série de l’Ampoule, votre amour pour Bukowski. Quels auteurs ont votre préférence ? Des auteurs détestés ?
J’ai l’intime conviction que le Christ a toujours marché aux côtés de Charles Bukowski, même si celui-ci ne s’en est pas aperçu. On trouve dans l’œuvre de cet homme des moments d’une lumière incroyable, au milieu des décors les plus modestes, au cœur de notre pauvreté matérielle ou intérieure. Je pense en particulier à un passage de je ne sais plus quelle short story où Chinaski (ou Bukowski lui-même, mais c’est pareil), sobre, manque pleurer de joie devant sa fille de quatre ans qui souffle les bougies de son gâteau d’anniversaire, dans un studio miteux sur le périphérique de Los Angeles. Le Christ était là. Mais comme je l’ai dit précédemment, je tape un peu partout mais de manière sélective : tout ce qui concerne la lutte contre le Mal, la chute, l’exploration des bas-fonds, la rédemption, mais aussi le paranormal, les études fortéennes, ce qu’on appelait autrefois le réalisme fantastique. Poe, Lovecraft, en fait tous les gothiques et apparentés. Je vais tout de même essayer de cadrer un peu plus les choses : très jeune, j’ai imbibé de la science-fiction, d’ailleurs plutôt de la hard science. La lecture d’une science-fiction spéculative est venue après. Je suis également passé par Le matin des magiciens. C’est le fameux réalisme fantastique. Je peux dire que j’en ai bouffé, du Planète, du Robert Charroux, du Von Däniken et compagnie. J’ai donné là-dedans mais j’ai fini par en revenir. Question de discernement. Bien des théories ne tenaient pas la route. Il y a probablement eu un mélange d’escrocs et de chercheurs de bonne foi au sein de ce courant de pensée. Le problème de ce corpus est que les explications qu’il avance sont souvent empreintes d’un naturalisme ridicule, quoi qu’on en dise. Un gars vous explique très sérieusement que l’auréole des saints est en réalité un casque d’astronaute. Vous vous dites « ouah, c’est audacieux, pourquoi pas ? » Oui, c’est audacieux, sauf que c’est débile, tout comme cette soi-disant « soucoupe volante » (comme on disait à une certaine époque) pour expliquer la vision de la Merkabah dans le Livre d’Ezékiel. Ça reste au niveau d’une causalité très terre à terre malgré les apparences de distanciation scientifique. Cependant, je suis le premier à reconnaître qu’il existe des énigmes réelles et que, d’une certaine manière, je conserve une sorte de dette morale à l’égard du réalisme fantastique qui a puissamment stimulé mon imaginaire pendant ma jeunesse. Je relis régulièrement, et avec beaucoup de plaisir, Vol 714 pour Sydney, ou les livres de Jacques Bergier. Ça me permet d’enchaîner sur ce que je n’aime pas en littérature : par exemple, sachez que je suis réfractaire aux bouquins de Dan Brown. J’y retrouve une resucée malveillante du réalisme fantastique, une offensive antichrétienne. Pour dire les choses plus clairement : le Da Vinci Code est une merde. D’une manière générale, je n’aime pas ces « thrillers » qui sont écrits pour ramener du fric et instiller un doute peu constructif dans le mental du lecteur mal informé de certaines réalités. Sans parler du fait que ces textes sont très souvent mal écrits. J’ai un exemple en tête, par charité je ne mentionnerai pas le nom de l’auteur. En première page, vous trouvez la phrase suivante, verbatim : « La fin de son exil arrivait à son terme ». Voilà, tout est dit, n’est-ce pas ? Payer pour lire de la daube, je laisse ça à ceux de mes concitoyens qui le veulent. En revanche, parlez-moi des symbolistes du dix-neuvième siècle, ou du cycle du Graal, bien avant. Parlez-moi du catholicisme de Corneille, de Bloy, de Barbey d’Aurevilly, enchantez-moi avec les brillants manuels de combat de Joseph de Maistre, de Bernanos… Sinon, Arthur-Louis Cingualte me remet salutairement sur les rails de la littérature sud-américaine, que je connais moins : Alejo Carepentier, Roberto Bolano… Je m’intéresse également aux travaux de certains historiens des religions comme Dumézil ou Éliade. René Guénon, lui, est une singularité. Idem le trop méconnu Pierre Gordon. Ces personnes, et d’autres du même calibre, ont abordé intelligemment des points essentiels en matière de langage symbolique. Mais regardez bien, chère Marianne : vous trouvez encore aujourd’hui des universitaires pour se demander fiévreusement si Shakespeare ou Rabelais ont réellement existé. Le problème n’est pas là, car jusqu’à une certaine époque, la Renaissance en gros, la littérature était le vecteur d’un enseignement initiatique que seuls pouvaient s’approprier ceux qui disposaient des qualités requises. Lire n’était pas fait pour tous, écrire non plus. Par conséquent, la « personnalité » de l’auteur qui transmettait l’enseignement (qui le transmettait, qui ne l’avait pas constitué, notez-le bien) était quelque chose de très secondaire. D’où, chez nos modernes et incultes universitaires, ces cheveux arrachés devant le problème de l’identité de tel ou tel rédacteur de telle ou telle légende arthurienne, tel ou tel auteur élisabéthain de tel ou tel poème, pièce, etc. Aujourd’hui, tout le monde écrit pour raconter la vie de son trou de balle ou de son vagin. C’est super, non? Dans les talk-shows, il faut se farcir le nauséeux humour des rebelles de vernissages et autres histrions subventionnés. Bukowski, au secours ! Reviens avec ton litron de pinard ! Tout le défi consiste à utiliser cette crasse ambiante et à la retourner contre elle. Feu, contre-feu. L’écrivain devrait se laisser traverser par un livre venu d’ailleurs et qui veut être écrit à travers lui. C’est la marque de notre humanité, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, le Créateur de tout, l’Écrivain par excellence. Ce serait aussi une façon de dire « amen, qu’il en soit ainsi ». Je crois que les lettres sont réellement vivantes et que le texte, matérialisé sous forme de livre, d’objet constitué d’atomes, est un miracle, c’est-à-dire quelque chose qui, littéralement, finit par se voir mais surgit initialement d’espaces non-euclidiens. Cela ne nous empêcherait pas de rester nous-mêmes. Mon problème particulier, relativement à cette question, c’est que je suis constamment en train de lire, et j’ai constamment dix mille lectures de retard. Et, très trivialement, j’ai horreur, en littérature, de la niaiserie sentimentale et des dialogues qui sonnent faux, qui n’ont pas le rythme adéquat.
En suivant votre blog, on peut également découvrir votre amour pour la BD et notamment les comics : de quand date cet engouement ? Dites-nous en plus sur les dessinateurs et les personnages que vous préférez… Ces lectures influencent-elles votre écriture ? 
J’ai été très tôt en contact avec le monde anglo-saxon, en particulier l’Amérique du Nord au sens large. J’ai commencé à lire des comics quand j’avais dix ans. J’étais un bon élève, je pouvais lire ce que je voulais. C’est quand j’ai eu seize ou dix-sept ans que ma famille a commencé à se demander si j’étais pas un peu neuneu sur les bords, car je continuais de lire mes histoires de super-héros. Mais bon, c’est comme ça, que ça plaise ou non. Je suis particulièrement attaché à la période qui va des années trente à la fin des années soixante-dix, ce qu’on appelle dans le jargon des comics les âges d’or, d’argent et de bronze. Beaucoup de créateurs m’ont mis des claques dans la gueule. Vraiment beaucoup : Gene Colan, Dan Barry, Alex Raymond, Al Williamson, Berni Wrightson, John Prentice, Joe Kubert, Alex Toth, Gil Kane, John Buscema, Jim Aparo, Keith Giffen, Michael Kaluta, Dick Giordano, Carmine Infantino, Neal Adams, Wally Wood, Steve Ditko, John Romita (père et fils), George Tuska, Ross Andru… J’en oublie plein… Chez les scénaristes : Alan Moore et Frank Miller, sans surprise. Mais aussi le regretté Steve Gerber. Entre parenthèses, je vais encore en profiter pour vomir sur la gauche : dans les années cinquante en France, les intellectuels sartriens, ces grands libérateurs qui allaient à Moscou prendre les ordres, déclaraient que les comics étaient des bandes dessinées nazies, en particulier Superman, car (soi-disant) elles exaltaient la notion de surhomme. Ha ha. Ce que ces connards ne savaient pas, ou ne voulaient pas dire (parce que ça a commencé à faire tache dans le CV, à partir de 44), c’est que la plupart des grands créateurs de comics de cette époque étaient des Américains d’origine juive : Jerry Siegel, Joe Shuster, Bob Kane, Will Eisner, Stan Lee, Joe Simon, Jack Kirby, Gil Kane, Joe Kubert… Juifs ou goys, de toute façon, on a eu droit à de très bonnes choses pendant longtemps. Aujourd’hui, je suis un peu plus dubitatif. J’aime bien des artistes comme Simone Bianchi et Ivan Reis, mais ce qui me pose problème, c’est la pauvreté grandissante de la narration et le recours systématique à la colorisation par ordinateur. Mais je suis du genre à n’être jamais content : dans les années soixante et soixante-dix, les planches, initialement dessinées en noir et blanc, passaient à l’impression et là, souvent, ça bavait, ça pixélisait à mort et le résultat était dégueulasse. Bon, ça fait aussi partie de ce folklore… Ce que les éditeurs de comics ont quand même fini par comprendre, c’est qu’il ne suffit plus aujourd’hui de cibler un lectorat jeune, c’est-à-dire les dix-vingt ans. Il faut aussi se débrouiller pour conserver les vieux lecteurs (les vingt-cinq ans et plus). Moi, je fais figure d’antiquité là-dedans mais j’y trouve mon compte : je constate le nombre croissant de réimpressions d’anciennes histoires. C’est en général du travail de qualité. À l’heure actuelle, je relis les Donald Duck du génial Carl Barks.
Que pensez-vous d’Internet comme espace d’expression littéraire ? Je parle ici des blogs littéraires mais aussi de l’édition en ligne ? Quelles sont vos expériences en ce domaine ?
Je ne suis pas spécialement contre Internet, c’est tout de même un support qui me permet de diffuser rapidement mes flatulences ! Là où elles vont, elles auront plus de place que là d’où elles viennent ! Et puis, je lis des blogs très intéressants. Je reviens par exemple à Stalker : Juan Asensio nous fait découvrir ou redécouvrir beaucoup de textes importants, à contre-courant, contre-nuit des rentrées littéraires. Je m’inquiète cependant, moi qui suis habitué à la science-fiction catastrophiste : si un jour nous perdons toute électricité suite à un grave problème naturel ou artificiel, nous perdrons beaucoup de choses. Seules survivront (peut-être) les bibliothèques de papier, qui deviendront des forteresses à défendre. Je suis donc favorable à ce que l’édition électronique se double systématiquement d’une version imprimée sur volume. Ce n’est pas seulement une histoire de confort visuel et de matière qu’on aime toucher. Pour ce qui est de mon expérience, en fait je considère que je n’en ai que très peu dans l’état actuel des choses. J’ai publié en 2010 des textes dans la revue L’Angoisse. J’ai été agréablement surpris que Christophe « Konsstrukt » Siébert les accepte. Mais tout est parti, en septembre 2009, d’une expérience vécue sur un site d’écriture en ligne, Les chemins de traverse, qui proposait un exercice bien précis : dresser le portrait d’une personne, réelle ou fictive, sans utiliser le verbe « être » ni le verbe « avoir ». Très stimulant, je dois dire. J’ai écrit un texte à l’arrache, je me suis créé un compte, ai balancé mon truc (qui m’emballait moyennement). J’ai eu des retours très positifs de la part des modératrices du site ; honnêtement, je ne m’y attendais pas. Puis j’ai découvert l’espace m@nuscrits aux éditions Léo Scheer, un beau bordel je dois dire, mais j’aimais bien. J’ai fait la connaissance de personnes de qualité à la veuca, comme on disait. J’ai également aimé y choquer certaines ânesses bien pensantes, de tendance gauche « humaniste » (elles se définissaient elles-même ainsi) mais qui n’ont pas manqué de me dire, entre autres, que sous le régime hitlérien, quelqu’un comme moi n’aurait pas fait long feu. Ha ha, heureusement qu’il y a eu le père Adolf pour leur permettre de me donner la réplique, n’est-ce pas ? J’ai ensuite exploré le nouvel espace M@n, dont le projet, lui aussi, est intéressant. Profitant d’un changement d’ordinateur, j’ai retrouvé une connexion rapide, digne de ce nom, qui m’a permis de créer un blog. Les éditions M@n, en effet, sont un espace plus restreint que l’ancienne formule et je ne cache pas que je cherche un minimum de visibilité. C’est pour cette raison que je me suis également porté vers les éditions de l’Abat-Jour, une jeune maison qui en veut et dont le potentiel me semble très grand. Ce que je trouve intéressant, c’est que chacun travaille à la fois en solo, avec son style propre mais accepte aussi, ponctuellement, de s’associer à d’autres. Une communauté d’auteurs du net est peut-être en train de se constituer avec Rip, Arthur-Louis, N.A.G., Juline B. et l’ensemble des gens dont les textes sont acceptés à l’Abat-Jour et aux alentours (quelle rime superbe). The League of Extraordinary Scriveners. Surveillons aussi Brieuc « Auddie Live » Le Meur et ses éditions F4…
À quand le roman ? Pourquoi se cantonner aux nouvelles ? Manque d’ambition ? Manque de temps ? Ou choix assumé de la forme courte de façon définitive ?   
Certes, il existe un problème de temps à gérer. Je peux être l’écrivain le plus doué du monde, ou le plus nase, il faut quand même que je pense à racheter du pq et à gagner ma croûte pour payer les charges. La nouvelle donne l’impression d’être adaptée à un rythme de vie qui ne laisse pas forcément beaucoup de temps, mais c’est trompeur. L’écriture d’une nouvelle n’est pas forcément simple. Même un pauvre billet sur mon blog me demande une concentration certaine, et beaucoup d’amendements, de retouches pour, au final, n’être jamais totalement satisfaisant à mes yeux. Donc, je ne peux pas dire que je me « cantonne » aux nouvelles. On croit aussi que c’est un sous-genre, ou plutôt une espèce d’antichambre avant le roman qui serait une « vraie » littérature. Faux. Relisons l’excellent Jacques Sternberg. De son propre aveu, il se sentait plus à l’aise dans l’écriture de nouvelles que dans l’écriture de romans (bien qu’il ait été aussi un grand romancier et un grand scénariste ; je pense à Je t’aime, je t’aime, d’Alain Resnais, un de mes films cultes). Sternberg, en quelques lignes, à peine une page, est capable d’écrire une histoire efficace et flippante. Cela donne à réfléchir. Alors, à quand le roman ? J’y réfléchis tout de même. J’ai deux ou trois idées que je n’ai pas encore exploitées et qu’il m’intéresserait d’aborder sous cette forme. Cela me demandera sûrement une organisation un peu différente du chaos. J’aimerais également écrire une pièce de théâtre mais là, c’est vraiment chaud car ensuite, il faut trouver une salle, un financement, des acteurs, etc.
Des projets en cours ?
Je me verrais bien aller draguer un peu au rayon littérature de ma centrale d’achat préférée, avant que ça ferme. Si le mot « draguer » vous gêne, on peut remplacer par « faire du relationnel », ce n’est pas un problème… Sinon, ben, beaucoup de lecture et d’écriture. Si vous êtes encore en vie et d’attaque (alive and kicking) à la fin de cette interview-fleuve, c’est que, peut-être, je ne suis pas le plus mauvais des scribouillards… Et puis, il faut être humble : je peux crever ce soir, dans une heure, demain, dans trente ou cinquante ans. Je sais que ça va venir un jour et que ce sera radical. Par conséquent, je ne veux pas être indûment ambitieux. Cela étant, je peux aussi me rendre dans les beaux quartiers de la ville, me proposer à de vieilles dames à bagouses qui cherchent un homme pour leur faire la lecture (contre rémunération, hein). 
Je crois savoir que vous allez commencer une école de traduction à la rentrée prochaine : est-ce pour faire de la traduction littéraire ? Quel auteur rêveriez-vous de traduire ?
Je me verrais bien en effet intégrer une formation de traducteur littéraire afin de me reconvertir sérieusement avant la fin de mes allocations chômage. Tout pour ne pas finir à la rue, et si possible pour exercer une activité où je retrouverais le goût du travail après quinze ans à enseigner dans un système scolaire sur orbite passablement dégradée. La traduction littéraire m’attire beaucoup et des personnes autorisées m’ont déclaré d’elles-mêmes que j’avais un excellent profil pour cela. Bien. Je vais donc voir ce que je peux faire là-dedans. Vous me demandez aussi, Marianne, quel auteur je me verrais bien traduire. Lovecraft, et certains de ses talentueux continuateurs tels Brian Lumley, par exemple…   

mardi 26 juillet 2011

Impression des livres, couvertures et publicité à la Hogarth Press (Episode 7)

L'impression
S’apercevant des limites de leur matériel et du temps inimaginable que leur prend l’impression de quelques dizaines d’exemplaires d’un livre, les Woolf ont l’intelligence, très tôt, de déléguer la tâche de l’impression à des imprimeurs professionnels confirmés, même s’ils conservent la charge d’imprimer certains livres eux-mêmes.

La conception des couvertures


 En ce qui concerne les illustrations et la conception des couvertures, les Woolf firent appel tout d’abord aux peintres de Bloomsbury : Vanessa Bell, Roger Fry, Duncan Grant. Vanessa Bell, la sœur de Virginia, peintre reconnue à l’époque, a réalisé 22 couvertures pour la Hogarth Press dont celles des livres de Virginia (La chambre de Jacob, 1922 ; Mr Bennett et Mrs. Brown, 1924, Trois guinées, 1938), et de son mari Clive Bell (The legend of Monte della Sibilla, 1923). Si cette collaboration a rapproché les deux sœurs, qui avait déjà une relation complexe et fusionnelle, elle a aussi créé des conflits (Vanessa reprochant à Virginia la piètre qualité d’impression de certaines couvertures sur lesquelles elle avait travaillé). 



Richard Kennedy qui dessinait et voulait essayer de vivre de sa passion tentait de proposer ses dessins pour les couvertures des livres édités par la Hogarth Press, mais ceux de Vanessa étaient presque toujours préférés aux siens. Il parvint malgré tout à illustrer la couverture de Death of my aunt de C.H.B. Kitchin en 1929. Dora Carrington fût la première illustratrice des couvertures de la Hogarth Press avec leur première publication Two stories en 1917 qui était composée d’une nouvelle de Virginia intitulée The mark on the wall et d’une nouvelle de Leonard Three Jews



En décembre 1928, Leonard Woolf fait appel à E. Mc Knight Kauffer, célèbre peintre et designer américain pour redessiner l’emblème de la maison auparavant dessinée par Vanessa : il s’agit d’une tête de loup - jeu de mot sur le nom de famille de Leonard et Virginia  - à laquelle il donne un aspect beaucoup plus moderne et stylisé.



 Kauffer est un des rares à avoir fait plus de deux couvertures pour la Hogarth Press, avec Richard Kennedy, Trekkie Ritchie et John Banting. Au total, pas moins de dix-huit dessinateurs différents ont réalisé les couvertures de la maison d’édition, Vanessa étant la plus productive (même si pas la plus originale comme on peut le voir dans les couvertures  reproduites ici).
La publicité
En 1920,  pour accélérer les ventes de Prelude de Katherine Mansfield, les premières publicités pour les livres de la Hogarth Press paraissent dans quatre journaux : Times, The Nation, Manchester Guardian et New Statesman. Les annonces publicitaires de la Hogarth Press paraissent dans des journaux sérieux et leurs graphismes tout comme leurs contenus sont très basiques. Selon Willis, la maison d’édition n’a fait preuve d’aucune innovation en matière de communication et de publicité. Les Woolf n’avaient ni l’argent  ni l’envie d’investir dans la publicité à la manière des éditeurs les plus innovants comme Victor Gollancz,  Chatto & Windus et Jonathan Cape. Leonard Woolf n’avait peut être pas l’œil pour tout ce qui touchait au graphisme mais progressivement les publicités se sont améliorées. La tête de loup redessinée par Kauffer était la principale touche de modernité des publicités de la Hogarth Press. Certains auteurs reprochaient également à la Hogarth Press de ne pas faire assez de publicité pour leurs livres. Lyn D. Irvine par exemple pensait que son livre pouvait toucher le grand public et souhaitait voir une publicité dans le Daily Telegraph, ce que Leonard refusa obstinément.


lundi 25 juillet 2011

Qui faisait quoi à la Hogarth Press ? (Episode 6)


A la Hogarth Press, comme souvent dans les petites maisons d’édition, tout le monde était polyvalent (Virginia, Leonard et les assistants successifs), ce qui n’empêchait pas une certaine répartition des tâches en fonction des compétences de chacun. 
Virginia Woolf s’occupait plus de la partie littéraire (choix des manuscrits, corrections, etc.) et graphique (illustrations pour les couvertures, choix du papier, etc.), mais elle ne dédaignait pas le travail manuel lié à l’impression (elle avait souvent de l’encre sur les doigts) et le même les tâches physiques (elle pouvait traverser Londres avec les ouvrages à déposer chez les libraires). Elle était donc impliquée dans toutes les dimensions du travail de la Hogarth Press. Leonard, quant à lui, était plus concerné par tous les aspects techniques et commerciaux. Il est intéressant de noter que la Hogarth Press, au départ fondée pour distraire Virginia, s’avère bien vite être essentielle pour Leonard qui se révèle être un véritable chef d’entreprise, avec tous les excès que cela peut induire, en particulier l’autoritarisme.

C’est à cause de ce caractère difficile de Leonard (qui est aussi l’autre versant du perfectionnisme) que la Hogarth Press eut un si grand nombre d’assistants différents. La plupart d’entre eux étaient des jeunes femmes ou des jeunes hommes cultivés, à peine sortis de l’université, soucieux de bien faire mais n’ayant aucune idée de la réalité du travail quotidien d’un éditeur/imprimeur. Leonard leur reprochait surtout d’être paresseux, distraits et maladroits. Virginia jouait souvent le rôle de médiatrice entre son mari et les assistants (elle les choisissait parfois et avait une relation amicale avec certains d’entre eux qui pouvait se prolonger après leur départ de la maison d’édition). 



 Le personnel  (secrétaires, assistants, associé, représentants) de la Hogarth Press de 1917 à 1941 était composé de : Peggy Belsher (secrétaire), Miss Bevan, Mrs. Cartwright (secrétaire), Molly Cashin, Miss Crabbe, Angus Davidson, Miss Griffiths, Barbara Hepworth (leur première représentante salariée en 1938), Barbara Hiles, Scott Johnson, Marjorie Joad, Richard Kennedy (apprenti, il a alors 16 ans, et fera plus tard le récit de son expérience à la Hogarth Press dans les années 20), Dorothy Lang, Bernadette Murphy, Norah Nicholls, Ralph Partridge (premier d’une longue liste d’assistants, il est payé très modestement), Miss Perkins, Alice Ritchie, Dadie Rylands, Alix Sargent- Florence (elle ne reste qu’une journée à la Hogarth Press), Miss Strachan, Peggy Walton, Margaret West. 
La sur-représentation des femmes peut être analysée de plusieurs façons : tout d’abord c’était une volonté de Virginia de donner du travail aux femmes pour qu’elles soient indépendantes (cf. Une chambre à soi), c’était aussi un choix de Leonard qui était engagé pour la cause des femmes ; mais c’était aussi un calcul stratégique de chefs d’entreprise qui veillaient avant tout à la bonne marche de leur maison d’édition (Virginia pensait que ce travail convenait mieux à une femme qu’à un jeune homme). 

« L’écrivain et la vie » de Virginia Woolf (Payot)


Si le prétexte qui me fit acheter ce petit livre regroupant des articles parus dans des revues anglo-saxonnes fut celui d'un mémoire universitaire sur la Hogarth Press, maison d'édition de Virginia et son mari, ce que j'y ai trouvé a débordé de beaucoup ce cadre un rien rigide. En effet, il est question dans ces pages de l'art de lire et de celui de relire, des heures passées en bibliothèque, de l'art de la fiction ou encore de la différence (toujours d'actualité) entre chronique et critique littéraire. Comme toujours avec Woolf, le propos est pertinent, argumenté, sort des sentiers battus, le tout porté par un style sans équivalent.

Extrait :
« Car le vrai lecteur est par essence jeune. C'est un homme à la curiosité très vive ; plein d'idées; ouvert et communicatif, pour lequel la lecture tient plus de l'activité physique vigoureuse au grand air que de l'étude en milieu protégé; qui peine sur la grand-route, grimpe de plus en plus haut jusqu'à ce que l'atmosphère soit presque trop subtile pour pouvoir respirer ; pour lui, il ne s'agit pas du tout d'une quête sédentaire. »


dimanche 24 juillet 2011

« Journal d’adolescence » de Virginia Woolf (Stock)



Bien sûr, ce journal n'a ni la même envergure intellectuelle ni le même intérêt pour le lecteur que le journal que Virginia Woolf tenu plus tard, quand elle était une femme adulte. Cependant, il est émouvant de voir éclore un grand écrivain et de sentir son regard s'aiguiser, ses perceptions devenir plus précises et de pressentir la naissance de l'oeuvre en devenir. Il y a notamment un beau passage sur les bals où elle dit préférer celui qu'elle voit par sa fenêtre à celui qu'elle a vécu de l'intérieur : belle métaphore de la place de l'écrivain.

Extrait :
« En me penchant à ma fenêtre hier soir, je me suis jointe à un bal qui battait son plein dans Queens Gate. Je rentre à l'instant d'une vraie soirée dansante - à laquelle j'ai assisté de façon conventionnelle. Sincèrement, c'est le bal vu de ma fenêtre que j'ai préféré. Pour commencer, il fallait être bien habillée pour celui de ce soir -ce qui est une punition- tandis qu'hier j'étais libre de m'étendre sur mon lit en laissant ma robe de chambre ouverte et mes cheveux retomber sur mon front comme en ce moment. »

samedi 23 juillet 2011

« La fascination de l’étang » (Points)



Avec ce recueil de nouvelles, on découvre que Virginia Woolf était aussi douée pour les nouvelles que pour les romans, les essais, la critique littéraire (et même la correspondance). On retrouve son univers inimitable fait d'humour, de sensibilité et de cruauté parfois et surtout son style dans ces 25 nouvelles qui s'étalent sur toute sa carrière d'écrivain. Une bonne introduction à son œuvre pour ceux qui auraient peur de Virginia Woolf ou ceux qui, comme moi, adorent les nouvelles  !

Extrait :
« Stuart Elton se penche pour retirer d'une pichenette un fil blanc sur son pantalon, et ce geste banal, accompagné qu'il est d'une coulée, d'une avalanche de sensations, lui paraît être la chute d'un pétale de rose : en se redressant pour reprendre sa conversation avec Mrs Sutton, Stuart Elton sent qu'il est tout entier fait de pétales compacts, serrés et touffus, teintés, rougis, embrasés tous de cette luisance inexplicable. Si bien que, quand il se penche, un pétale tombe. Dans sa jeunesse, il n'a pas connu cela, non. Maintenant, à quarante-cinq ans, il lui suffit d'envoyer promener un fil d'une pichenette, et voilà que l'envahissent tout entier cette magnifique harmonie de la vie, cette coulée, cette avalanche de sensations, ce sentiment d'unité lorsqu'il se relève, rééquilibré. Mais que disait-elle donc ? »

vendredi 22 juillet 2011

« Les chasseurs » de Claire Messud (Folio 2 euros)


Qui est cette Ridley Wandor qui habite juste au dessus de l’appartement londonien de l’universitaire américain qui est le narrateur de ce court roman (ou cette longue nouvelle) ?   
Une simple aide-soignante célibataire au physique ingrat qui s’occupe de personnes âgées à leur domicile ?  Une femme entre deux âges un peu attardée et qui est retenue contre son grès dans l’appartement qu’elle partage avec sa mère et une foule de lapins (les « chasseurs ») ? Un tyran qui martyrise sa vieille mère invalide – que le narrateur n’a jamais vu – peut-être même jusqu’à ce que mort s’en suive ?
Des années après l’été qu’il passa dans cet appartement, déprimé et solitaire et durant lequel il se sentit importuné jusqu’à l’obsession par cette femme, il revient sur les lieux… 
J’avais adoré « Les enfants de l’empereur » de cette romancière américaine paru il y a quelques années (et disponible en poche) et je suis encore plus convaincue de son talent après la lecture de cet excellent petit livre plein de mystère et de suspense (qui m’a fait penser au film de Polanski, « Le locataire » ) qui ne vous ruinera pas puisque c’est un Folio 2 euros.
Extrait :
« Ce répugnant non-bouquet de non-fleurs, ce désastre esthétique sur la table où je dînais, comment vous expliquer qu’il était pour moi « iconiquement » Ridley Wandor ? Comme si elle avait laissé sur la table une photo d’elle me faisant un clin d’œil ; comme si je savais – et je le savais, bien sûr, fût-ce par prémonition ou prédestination – que je ne pourrais lui échapper. »

jeudi 21 juillet 2011

« Journal d’un écrivain » de Virginia Woolf (10 /18)


Le journal de Virginia Woolf est un grand livre et ce pour deux raisons au moins. 
Tout d'abord parce qu'il a une valeur de document : on y voit l'écrivain au travail à travers le récit de ses doutes, ses exaltations, ses peurs, ses failles concernant en premier lieu son activité de romancière mais aussi d'essayiste, de critiques littéraire pour la presse et d'éditrice (elle a fondé avec son mari la Hogarth Press). 
Ensuite parce qu'il a une valeur littéraire évidente : on y retrouve le style de l'auteur, son humour, son intransigeance, sa cruauté aussi parfois dans la description de son entourage. On peut lire ce journal avant, pendant ou après avoir lu le reste de son oeuvre sans que cela ne nuise aucunement à la lecture.

Extrait :
« Pas grand chose à dire. La vérité, c'est que toute la vie, cet été, est dans mon cerveau. Ecrire m'exalte. Trois heures passent comme dix minutes. »

« Vénus Erotica » d’Anaïs Nin (Livre de poche)


Surtout connue pour son journal qu’elle a tenu dès l’âge de 11 ans et durant toute sa vie ainsi que ses amours tumultueuses avec Henry Miller (entre autres), Anaïs Nin a également écrit des nouvelles érotiques. Le recueil « Vénus Erotica » étant constitué de textes pour lesquelles elle touchait un dollar la page, on aurait tôt fait de le considérer comme un travail alimentaire peu intéressant pour un lecteur d’aujourd’hui et non une œuvre littéraire.

On aurait pu craindre qu’étant payée à la page, Anaïs Nin ne fasse du remplissage et rallonge artificiellement ses nouvelles mais paradoxalement c’est l’inverse. En effet, plusieurs nouvelles donnent une impression d’avoir été bâclée alors qu’elles auraient pu être prolongées et étoffées. Pour autant, la plupart des nouvelles sont à la fois bien écrites et d’une certaine efficacité sur le plan érotique (je mets de côté les nouvelles à caractère pédophile que je n’ai pas pu terminer).   

Impossible de faire la critique détaillée de chacune de ces nouvelles (il y en a quinze : certaines font six ou sept pages tandis qu’une nouvelle fait presque cent pages) mais voici ce que je peux dire sur mes textes préférées du recueil :
« Majorque » : belle évocation, toute en sensualité, des amours aquatiques et bisexuelles d’une jeune fille sur une île où les femmes sont d’une pruderie incroyable et n’osent même pas se baigner.
« Marianne » : intéressante nouvelle qui renverse les rôles habituels. Ici le modèle qui pose nu est un homme et le peintre est une femme qui est aussi dactylo pour un petit cercle littéraire qui écrit des textes érotiques commandés par un collectionneur. Le modèle paye pour poser – chose peut courante – et se délecte d’être admiré en tenue d’Adam par cette jeune femme qui a eu plusieurs amants mais qui n’a pas encore connu la jouissance. Il aime être regardé par elle et sentir qu’elle le désire mais ne va pas plus loin, ce qui exacerbe le désir de la jeune femme. Très beau texte.
« La femme voilée » : comme souvent dans ce recueil, l’héroïne de cette nouvelle est une femme frigide - du moins en apparence – qu’un homme se met au défi de satisfaire (contre rémunération proposée par un homme rencontré dans un bar). La chute de la nouvelle est étonnante et plutôt amusante ce qui ne gâche rien, au contraire. 

Une lecture que je vous recommande donc chaleureusement !

mercredi 20 juillet 2011

"Les enfants de l'empereur" de Claire Messud (Folio)

La vie de quelques personnages à New York les mois précédents les attentats du 11 septembre. Une pauvre petite fille riche et belle qui adore son papa et qui n'en finit pas d'écrire son bouquin sur la mode enfantine (très énervante), sa meilleure amie moins jolie mais plus intelligente (et qui finit par être la maîtresse de son père), le père donc un journaliste de la gauche bien pensante très médiatique, mais aussi l'ami homo des deux filles et surtout Bootie, le cousin un peu plouc qui s'incruste (le personnage le plus attachant )et Ludovic, l'arriviste qui veut créer une revue et qui admire Napoléon (très bien campé, j'adore ce genre de personnage à la fois fascinant, inquiétant, mystérieux: génie ou imposteur? sincère ou manipulateur?).
C'est peut-être le roman sur le 11 septembre le plus malin dans sa narration (on découvre les personnages en mars 2001 et on les suit presque mois par mois jusqu'au 11 septembre), le plus sobre (on ne verse jamais dans le pathos même quand description des avions fonçant dans les tours, des décombres, des annonces accrochées par les gens cherchant leurs familles, etc.). Qui plus est, il ménage un retournement final étonnant. Mais surtout, sa principale qualité est que l'auteur évite toute leçon de morale sur les conséquences individuelles des attentats du 11/09.

dimanche 17 juillet 2011

« Le boucher » d’Alina Reyes (Points)


L'éveil à la sexualité d'une jeune étudiante aux Beaux arts dans les bras d'un boucher chez qui elle travaille durant les vacances d'été. Un roman érotique que j'ai beaucoup aimé, contre toute attente – puisque je suis végétarienne ….et que je compte bien le rester.
Très belle écriture, simple mais élégante : évocatrice sans être vulgaire.
Cela me donne envie d'explorer un peu plus la littérature érotique (en particulier écrite par des femmes) et les autres livres de cette auteur.

Extrait : 
"La chair du boeuf devant moi était bien la même que celle du ruminant dans son pré, sauf que le sang l'avait quittée, le fleuve qui porte et transporte si vite la vie, dont il ne restait ici que quelques gouttes comme des perles sur le papier blanc. Et le boucher qui me parlait de sexe toute la journée était fait de la même chair, mais chaude, et tour à tour molle et dure ; le boucher avait ses bons et ses bas morceaux, exigeants, avides de brûler leur vie, de se transformer en viande. Et de même étaient mes chairs, moi qui sentais le feu prendre entre mes jambes aux paroles du boucher."



samedi 16 juillet 2011

« Pedro Paramo » de Juan Rulfo (L’Imaginaire, Gallimard)

 
Le réalisme magique ce n'est pas seulement Garcia Marquez : la preuve avec "Pedro Paramo", superbe et unique roman de Juan Rulfo, auteur mexicain, né en 1917 et décédé en 1986 et précurseur de ce courant littéraire. 

Ce roman est d'une certaine manière une tragédie, le choeur antique étant constitué par les habitants d'un village dont les voix se mêlent, se croisent, se répondent ou se perdent dans le néant. Sous ses (faux) airs de roman d'apprentissage (un jeune homme part à la recherche de son père pour honorer la promesse qu'il a fait à sa mère sur son lit de mort), c'est un livre qui nous parle de la mort, mais surtout de la mémoire et de l'oubli nécessaire. 
 
Certes, c'est un roman très sombre, mais jamais glauque, car il s'en dégage beaucoup de poésie, de sensualité et d'ambiguïtés. Surtout, la place est laissée au lecteur pour faire entrer le texte en résonance avec sa propre histoire, et avec les voix qu'il porte en lui. Ceci dit, ce n'est pas une lecture facile et il faut accepter de se laisser porter par les voix discordantes à l'intérieur d'une narration qui est tout sauf classique. 
 
Extrait :
"Le corps de cette femme fait de terre, couvert de croûtes de terre s'effritait et paraissait se défaire en flaque de boue." 

Juan Rulfo était aussi photographe : certaines de ses oeuvres sont visibles ici

vendredi 15 juillet 2011

Entretien avec Arthur-Louis Cingualte

Entretien avec Arthur-Louis Cingualte, auteur de nouvelles pour le site de l’Abat-Jour (Du bleu en guimauve, Maëlstrom mystique, Préliminaires calcinés, Let’s scare Rose to death, Salomé Sélavy) et la revue numérique L’Ampoule (La littérature torride en Argentine).

Sans verser dans la biographie détaillée qui a peu d’intérêt, comment vous présenteriez-vous à vos lecteurs et futurs lecteurs ?

Ni héros, ni escroc, un de la masse qui tend à s’extraire… Merci Marianne de me demander d’être bref parce que je dois vous confier qu’il n’y a vraiment pas matière à s’épancher. Et puis d’être succinct là, ça me convient d’autant plus : ça me permet de conserver un semblant d’énigme. C’est bien le côté énigmatique pour la littérature ; c’est, à partir de rien, déjà ça. Alors façon quatrième de couv’ de quidam et pour l’info seulement : j’ai vingt-sept ans depuis très peu, je suis originaire de La Rochelle, le prénom avec lequel je signe est bien le mien, le nom de famille en revanche, Cingualte, ne l’est pas : c’est une tentative d’adaptation hispanisante ― dire : « Tchingwalté », ou pas d’ailleurs, la prononciation simple est valable ― du titre de chevalier que s’était attribué, juste pour le panache, Casanova. J’ajouterai que je suis arrivé à l’écriture (il y a plus ou moins trois ans) comme en une oasis après avoir été intensément déshydraté par l’écriture universitaire de deux mémoires.

Je sais que vous êtes doctorant en histoire de l’art : sur quoi portent vos travaux ? en quoi cela influence-t-il votre écriture (si cela influence votre écriture) ?

Mes travaux de doctorant, Marianne, portent sur les articulations, les formes et les aspects du voyeurisme dans l’art (via le regard subjectif, l’arrivée de nouveaux médias, la tension perverse qui embrase certains artistes, le postulat du regard masculin des féministes, Susan Sontag…j’y étudie notamment Marcel Duchamp, Balthus, Trouille et aussi les untitled film stills de Cindy Sherman qui vous illustre). Je serai pas plus long là-dessus parce que c’est l’ensemble de l’entité histoire de l’art que j’invoque pour animer mon imagination. Je pioche dedans au tout-venant très bordéliquement (c’est essentiel pour moi de le faire ainsi). J’essaye de parvenir de l’huile à l’encre à partir d’un rien, d’une sensation : d’un coin de Rothko, d’un trait de Kirchner mais aussi d’un style, d’une stratégie plastique autant que d’une doctrine comme une béquille ― ou plutôt une excuse… Le maniérisme, par exemple, me stimule particulièrement en ce moment. Cette façon qu’ont ses représentants de glisser du quoi à représenter à comment le représenter (le style) permet à un simple pied de madone d’être une mine d’or pour élever quelques imaginations. C’est un art au second degré, une couche supplémentaire. John Sherman l’a caractérisé de stylish style (Montaigne disait je crois qu’il artialisait l’art). J’aime bien cette idée, je m’y retrouve, et que je la prenne par les cheveux ou les chevilles, ça demeure une belle formule d’approche. De ces influences que je tire, je n’ai pas vraiment de méthode lorsqu’il s’agit de les employer. Ce qui compte c’est que je sois convaincu d’œuvrer ― même si c’est obscur ― avec des œillères ; que je puisse me dire pourquoi pas, je vais tenter de faire du maniérisme à ma façon, là, maintenant, au début de ce paragraphe-ci ou d’un autre. C’est pareil quand je me dis : je vais faire du post-raphaélique. Et ça, ça me plaît au-delà de la pertinence du résultat final. L’important est que je me sente entouré et autant stimulé qu’ensorcelé, provoqué. C’est du fuel, après peu importe la quatre voies… Quand le processus est enclenché, que ça marche, que j’avance, quoi que je fasse, j’y crois, comme quand je me dis que je suis profondément fellinien. C’est une boussole qui perd plus qu’elle n’indique. Et puis il y a la notion d’héritage qu’enseigne l’histoire de l’art. Toutes les traditions. C’était quand même quelque chose à l’époque… C’est utile de savoir se retourner ; et l’histoire de l’art est mon véhicule pour cela. Il y a une tribu indienne, d’Amérique du Nord (je ne sais plus laquelle), qui représente et conçoit la position de l’homme dans le temps de manière très belle et tout à fait inédite. Pour eux, sur la ligne droite du temps l’homme n’avance pas de face en direction du futur comme il est d’usage pour toutes les autres civilisations, non, il avance à reculons vers le futur puisque celui-ci lui demeurera toujours étranger. Cette position inconfortable lui permet de maintenir l’observation de la seule chose qu’il connaît vraiment : le passé. Aujourd’hui je regrette la disparition de l’artiste. On a le comique, le sculpteur, l’écrivain, le cinéaste, le chanteur, le musicien, l’essayiste…c’est pratique, on peut rentrer chez soi et faire autre chose, mais on fout quoi de l’artiste ? Avant il n’y avait que ça. Le reste, les intitulés, à l’époque c’était tout juste nécessaire pour se regrouper au sein de corporations syndicales. Faut revenir à l’artiste.   

Dans vos nouvelles il est beaucoup question d’Amérique du Sud, d’érotisme et d’une certaine poésie : sont-ce là vos thèmes récurrents ? depuis quand ? pourquoi ?

Et dire que je n’y ai jamais mis les pieds… L’Amérique du Sud ça m’est tombé dessus récemment, comme ça et de manière plutôt énigmatique et incompréhensible. Mon entourage doit toujours pas s’en remettre. Il y a eu plusieurs étapes : un voyage en Sicile, un reportage sur le déchiffrement des glyphes mayas visionné sur Arte, Aguirre d’Herzog (en gestation depuis longtemps), la lecture de Diadorim de Joao Guimaraes et celle d’Au-dessous du volcan de Lowry (deux lectures déterminantes), un sourire de Maradona, les atrocités surréalistes de Ciudad Juarez… Tout ça, à un moment donné, s’est violemment incarné (au moment, aussi étrange que cela puisse paraître, où j’ai vu ce documentaire sur les Mayas). Tout ce qui vient de là-bas, sous le cagnard, me semble important. Je sens ce vaste territoire plus spirituel et plus mystique que les autres, même si c’est tout à fait chimérique. Ça me permet de fantasmer, d’ériger selon ce que je veux bien voir. Et puis faut reconnaître qu’il y a de quoi faire : les temples, l’ayahuasca, les volcans, les machettes, les jungles, l’Eldorado, les escadrons de la mort, les cartels, des kyrielles de dieux et de civilisations, d’étranges coutumes et une fièvre partout pour que rien ne s’apaise, ne cesse de vibrer. C’est le mystère, l’inconnu, la passion et l’absence de mesure. Je suis toujours en train d’apprendre le maya. J’aimerai bien le parler et l’écrire. Il y aura bien ensuite quelque chose d’autre pour prendre le relais.

Dans votre dernier texte publié sur l’Abat-Jour, Salomé Sélavy, une teinte surréaliste apparaît : est-ce nouveau dans votre écriture ?

Oui et non. Une longue gestation encore. Ce sont plus les relents baroques d’une formule que je teste, que je précise. Les miasmes d’un ersatz de réalisme magique. Dans Salomé Sélavy c’est plus proche, plus prononcé, c’est sûr. Dans d’autres moins. L’équilibre n’est pas encore juste. C’est que je répugne tout autant de faire du plausible que du fantastique. J’ai le goût des récits des antiques et des modernes. Eux s’arrangent avec le réel avec une démesure qui me séduit. Je pense que c’est d’abord d’édification qu’il s’agit, de style et de forme et non de représentation. Le naturalisme, il me semble, est l’équivalent du photographe par rapport au peintre. Je veux décider de la musique et des couleurs. Je veux que ça soit attractif et capiteux. Jouer au démiurge quand on peut le faire c’est irrésistible, tout devient possible, les recettes sont infinies. Sinon on a tendance à faire petit, intime, social, médiocre, pas spectaculaire. Moi ce qui me plaît c’est de postillonner du baroque, de régler la disto comme il me chante ― et même si ça ne se fait pas. Je cherche à invoquer Dionysos et évanouir Apollon. Faut choisir son camp : la joaillerie indienne bien lourde et étincelante ou les élégantes boucles d’oreilles de la rue de la Paix. 

On sent les spectres de Borges, Bataille et Lowry dans vos textes : est-ce des auteurs que vous avez beaucoup lu ?

Ah ça oui, Lowry il m’a pris à la gorge. C’est lui qui m’a introduit aux modernes, à mon panthéon littéraire : Joyce, Gadda, d’Annunzio, Pound, Malaparte, Roussel, Rosa, Stein, Powys, Artaud, Céline… Ce sont eux que j’aime bien allonger sur le billard pendant que je leur fais les poches. Rothko dit avoir peint des temples grecs toute sa vie sans jamais le savoir. C’est tout à fait moderne. Il était dans le juste. C’est un peu ça la littérature pour moi.

Êtes-vous un lecteur de Julio Cortazar, Garcia Marquez, Adolfo Bioy Casarès et Juan Rulfo (que l’on tient pour le précurseur du réalisme magique) ?

Le réalisme magique…ça c’est quelque chose…c’est un trésor d’équilibre à chaque fois. Un bel exemple de maîtrise sans brides visibles. Rulfo, Carpentier, sont des phares que j’essaye de maintenir constamment éveillés. Bioy Casarès et Cortazar en revanche je ne les ai pas encore lus. Je les garde bien au chaud cependant. Garcia Marquez je sais que je vais devoir y aller à un moment ou un autre mais j’ai toujours quelques répugnances à confier mon attention à un auteur a priori trop admiré, trop accessible. Je préfère le rare, l’opaque, le douteux et le confus. C’est de la coquetterie de jeunesse, je le sais. Mais bon comme j’ai encore le droit à ce prétexte, j’en profite.

J’ai tendance à trouver que la littérature contemporaine (surtout française) manque cruellement de chair : ce n’est pas le cas de vos textes où le corps, la sensualité, voire la sexualité ont la part belle...

Merci Marianne de le remarquer. J’essaye modestement, en effet, de produire, au-delà de l’image, des tripes, du sensible et de l’haptique comme on dit. Faut que je sente les personnages, que je les visualise dans le muscle pour qu’ils aguichent comme il faut… J’aime l’idée qu’on puisse transpirer en lisant, qu’on ait envie d’y entrer, de toucher, que les réactions soient tout autant physiques que le texte. C’est encore, très certainement, le poids de la peinture et de Fellini ; l’importance que je délègue aux arts de l’image, ceux que j’invoque.

Ce que j’aime aussi dans vos écrits c’est les personnages féminins très forts. Quels sont vos personnages féminins préférés dans la littérature ?

C’est une belle question à laquelle je n’ai curieusement jamais songé. Alors je vais vous répondre, comme ça, à l’instinct, Molly Bloom dans Ulysse de Joyce, Diadorim (même si la c’est plus ambivalent, mais justement…), Madelon du Voyage au bout de la nuit pour son aspect fatal naturel, hilaro-hystérique et inconscient ; et…disons l’ensemble des personnages féminins des Mille et une nuits. Et aussi ma compagne, qui, je le sais, est une véritable héroïne de littérature.   

Y a-t-il eu une évolution dans votre manière d’appréhender l’écriture ?

L’évolution est constante, elle marche selon ce que j’introduis de passions, par périodes, dans l’œil du cyclone de mon imagination. Comme dans la Kabbale, il faut que tout puisse se répondre pour atteindre une voix, une langue. C’est une méthode souple et efficace. Du moment que ma curiosité a suffisamment d’élan pour la nourrir elle ne sera, je l’espère, jamais à terme.

Où peut-on vous lire ? Pas de blog ? Pas de publication dans des revues ou sur des sites ?

Non, rien… J’y songe parfois... J’aimerais bien. Mais un blog c’est tout de même du boulot (vous êtes bien placée pour le savoir). Alors… Sinon j’ai candidement contacté la revue Borborygmes. On verra…

Des projets en cours ou à venir ?

Oui, toujours mon roman, (qui tend à devenir, en plus de deux ans de travail régulier, une sorte de grand tout, un véritable site archéologique) et puis ma thèse. Ça mobilise beaucoup de temps une thèse.

Pourquoi et comment l’Abat-Jour ?

Lorsqu’en un détour au début de l’aventure j’y ai aperçu les noms de Marie-Agnès Michel et de Paul Sunderland, j’ai immédiatement su la qualité éditoriale de la maison. Qu’il s’agisse des articles de votre blog, des romans déjà édités, de l’ensemble des auteurs participants et surtout de la suave bienveillance de Franck Joannic, il m’est impossible de ne pas considérer la trempe à laquelle appartient la maison. C’est du solide, du courageux. Ce sont de belles opportunités qu’offre l’Abat-Jour à des auteurs comme moi.

Formes et formats : un roman découpé en nouvelles ou des nouvelles juxtaposées pour en faire un roman ?

C’est curieux, Marianne, parce que cette question, et bien j’y pense depuis peu. Je me dis que mon roman ― Les Latines Rutilantes (dont est extrait, puis remanié, l’ensemble des textes que je produis) ― souffrirait peut-être moins d’une construction en nouvelles que de l’élaboration d’un seul et même récit. Toutefois la réponse, selon ce à quoi j’aspire le plus pour l’instant, se situe entre les deux : un récit de forme hybride et illégitime.

Que pensez-vous de la littérature actuelle et de l’écriture sur Internet ?

C’est une jungle foisonnante, avec ses marécages et sa canopée dans laquelle certains oiseaux resplendissent plus qu’à l’ombre des vieilles pierres du circuit traditionnel français. 

Question subsidiaire : avez-vous lu « Les Hommes-couleurs » de Cloé Korman ?

Je cours chez le libraire !