Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

lundi 30 mai 2011

« Chroniques de la dernière révolution » d’Antoni Casas Ros (Gallimard)

(Livre à paraître à la rentrée littéraire de septembre : lecture en partenariat avec Libfly) 

Attention : ce livre peut vous causer de graves lésions au corps et au cœur. Ce livre brûle. Risque de combustion spontanée en vue pour les lecteurs inflammables. Un roman bien de son temps qui fait écho aux révolutions et mouvements sociaux de ces derniers mois au Maghreb, en Grèce, en Espagne, etc. 

Dans ces « chroniques de la dernière révolution » on suit un groupe de militants anarchistes nommé Flying Freedom. Des Chroniqueurs, jeunes de 13 à 27 ans font la révolution en écrivant des articles dénonçant les injustices dont ils sont les témoins. Tout un système est organisé pour que les Chroniqueurs n’aient besoin de rien : ni argent, ni papiers, ni logement (ils sont pris en charge par l’organisation dès que leur premier papier est accepté). Internet est la pierre angulaire de cette révolution en marche dont le centre est l’Espagne. Les actions les plus spectaculaires de ce groupe qui peut faire penser à une secte dont Y serait la prêtresse sont des « jumps » : des sauts dans le vide depuis des building ou des arbres, autant dire des suicides collectifs et ce dans le monde entier au grand dam des forces de police.
   
Etrange univers que celui d’Antoni Casas Ros déjà découvert avec « Le Théorème Almodovar », excellent roman lu il y a quelques années. On navigue entre rêve (la fin du sida dans le monde grâce à un couple de lesbienne : l’une chercheuse ayant découvert le traitement et l’autre indienne milliardaire décidée à distribuer gratuitement le médicament) et cauchemar (des suicides de masse d’adolescents un peu partout dans le monde, une répression sanglante notamment en France sous le nom de Forces Sombres).

Au fil des pages on passe de l’onirisme (notamment dans les scènes d’amour très réussies) au  fantastique (ce n’est pas pour rien qu’un personnage lit Philip. K. Dick et le passage sur les chats devenus fous et se jetant dans le fleuve par milliers est impressionnant), voire à l’horreur (d’une fin du monde annoncée) mais toujours avec une infinie poésie.

On croise dans ce livre de magnifiques personnages dont beaucoup sont féminins (Lupa, Natacha) et surtout Y : absente et omniprésente par l’imprégnation des esprits des autres personnages que l’on voit évoluer et qui sont eux très incarnés. Y existe-t-elle ou n’est-elle qu’un mythe inventé par la communauté anarchiste ?

En effet, ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce roman que d’être à la fois un livre d’idées mais aussi un roman sur la mécanique des corps, du désir, de l’attraction entre les êtres.

C’est un roman d’une grande force mais triste aussi car il nous montre que l’utopie n’est plus ce qu’elle était et que la jeunesse post-11 septembre n’a d’autre choix que de sauter dans le vide  nu et le corps tagué dans un ultime geste poétique et politique, bien loin donc des hippies des années 70 même s’ils ont nombre de points communs (notamment l’amour libre).

Enfin, ce roman est imprégné de références littéraires (Bolano, Pavese, Artaud) mais aussi de références à l’art contemporain (Banksy et Basquiat en tête) qu’il est bon de connaître pour saisir le propos de l’auteur .

Un livre magnifique, anarchiste et féministe. Une ode à la jeunesse et au pouvoir du peuple quand il se mobilise contre les gouvernements répressifs, injustes et violents pour mettre fin au système capitaliste et essayer de créer un autre monde.

Je dois dire que ces « Chroniques » m’ont passionnée au point de les lire en deux jours : j’ai eu du mal à lâcher ce livre pour reprendre des activités normales (manger, dormir, travailler, etc.).

« Chroniques de la dernière révolution » d’Antoni Casas Ros et un livre à lire en priorité quand il sortira à la rentrée de septembre ! Merci à Libfly et Gallimard de m'avoir permis de le découvrir bien avant.

Extraits :
« L’ordre est masculin. L’anarchie est féminine.
« La première fille saute avec un cri de guerrière à l’assaut de la mollesse du monde. »
« La France est régulièrement réprimandée par la Commission européenne et les organisations de défense des droits de l’homme, sa police est l’une des plus violentes d’Europe. »

Le blog d’Antoni Casas Ros
Son commentaire d’une interview de Cortazar (un de mes auteurs préférés)

samedi 28 mai 2011

« La fête du siècle » de Niccolo Ammaniti (Robert Laffont)

D’un côté il y a un pauvre type vendeur de meuble tyrolien dans le magasin de son beau-père qui le méprise au plus haut point, presque autant que sa propre femme …
De l’autre un écrivain à la mode, quadra, beau gosse, célibataire, auteur de best-seller à qui tout réussi…

Enfin, en apparence seulement car en réalité, Saverio se transforme en chef de secte satanique le soir venu et il a un plan de grand envergure : le massacre de Larita, ex chanteuse de métal satanique convertie au christianisme et à la pop doucereuse pour ados attardés, le tout avec l’épée de Durandal lors d’une soirée huppée réunissant tout ce que l’Italie compte de people…
Quant à Fabrizio, il apprend par mégarde (alors qu’il est en plein préliminaires avec une belle traductrice qu’il connaît à peine dans le jardin d’une fête) que son éditeur ne croit plus en lui et veut même s’en débarrasser …. Et en y regardant de plus près, sa vie n’est pas si enviable.  

Leurs routes vont se croiser lors de cette fameuse fête aussi somptueuse que ridicule organisée  par un millionnaire à la villa Ada. C’est en effet durant la fête (qui occupe la deuxième partie du roman) que Saverio et Fabrizio se rencontrent. Il ne s’agit pas de n’importe quelle fête mais de La Fête où il faut être et surtout être vu, de préférence au bras d’une bimbo qui passe à la télé. Car on n’est plus dans la Rome de Fellini mais dans celle de Berlusconi : la Dolce Vita a laissé place à la vulgarité et au luxe affichés sans complexe. La sensualité toute italienne d’une Anita Eckberg a été remplacée par des pin up à peine pubères et déjà botoxées et anorexiques dont le dents rayent le parquet.      

Dommage que le livre, au demeurant très drôle s’essouffle un peu vers le milieu (pendant la fête justement). Apparemment, Ammaniti est un auteur reconnu en Italie comme l’atteste les prix qu’il a reçu et le soutien des critiques, or malgré les bons moments de lecture passés avec les deux romans que j’ai lu de lui (j’avais beaucoup aimé « Comme Dieu le veut »), j’avoue que j’ai du mal à le prendre vraiment au sérieux et à le considérer comme un auteur italien majeur. En effet, ses livres presque entièrement composés de dialogues ressemblent à des scénarios de film - de très bonnes comédies italiennes - mais j’avoue que sur un plan strictement littéraire (au niveau du style notamment), je reste sur ma faim !

Merci en tout cas à Babelio et aux éditions Robert Laffont qui m’ont permis de recevoir ce livre gracieusement.

lundi 9 mai 2011

« Délaissé » de Fred Léal (P.O.L.)

C’est Pierric Bailly qui m’a fait connaître les livres de cet écrivain bordelais édité par P.O.L. et inconnu de moi jusqu’à il y a quelques semaines. Sur ses recommandations, je me suis procurée le dernier livre de cet auteur. Ainsi que je l’ai vite découvert en lisant des extraits de ses précédents livres sur le site de l’éditeur, « Délaissé » n’est pas forcément représentatif de l’ensemble de l’œuvre de Fred Léal. En effet, il s’est fait connaître par un premier livre très expérimental, « Selva ! » puis a creusé ce sillon qui, d’après ce que j’ai pu en lire, lui allait fort bien, avec un livre intitulé « La porte ’verte » que j’ai très envie de lire. Mélanges des voix, mélanges des narrateurs,  mélanges des typographies, entrelacements de discours et de pensées : on a bien affaire ici à des livres complexes qui ne se laissent pas facilement approprier par le lecteur.
A l’inverse donc de sa veine plus expérimentale, « Délaissé » fait dans l’épure et la simplicité : le roman nous raconte la vie d’Arnaud, médecin généraliste bordelais, divorcé et père d’une petite Sarah pour laquelle il a du mal à être un père. Enfant du Sud-Ouest, il connaît Bordeaux comme sa poche et passait toutes ses vacances dans les Pyrénées quand il était plus jeune …  Si vous assimilez encore Bordeaux à une belle endormie, ville dirigée par un maire droit dans ses bottes, ce livre va vous révéler une toute autre facette de la ville. Car c’est bien l’envers de la ville que nous raconte Léal par la voix de son narrateur : Bordeaux schizo, Bordeaux travelo, Bordeaux toxico.
Impossible de ne pas penser à Martin Winckler en lisant ce livre : même éditeur, même métier, tous les deux écrivant sur leur pratique mais assez loin de l’autobiographie puisque le décalage par rapport au réel et l’imagination sont de la partie. Cependant tous deux ne sont pas de la même génération (Léal est né en 1968 et Winckler en 1955) et leur écriture n’ont pas vraiment de similitude.
« Délaissé » est donc un très bon livre qui aborde avec intelligence les thèmes de la ville, la marginalité, la médecine libérale aujourd’hui, la paternité, la solitude aussi. Le roman prend une autre saveur quand on connaît Bordeaux et qu’on l’a vu évoluer au cours des quinze dernières années sous l’impulsion de Juppé, avec l’arrivée du tram, les projets de quartier écolo, la réhabilitation des quais ou des Capucins, etc…
De plus, la bibliographie de Léal m’apprend qu’il a publié une critique sur Hélène Bessette, écrivain que je tiens en très haute estime, ce qui me rend le personnage d’autant plus fréquentable. 

Extrait :
« Ma ville est un marécage. Je l'imagine infestée d'anophèles et prise d'assaut par des milliers de pauvres hères sacrifiés à l'édification des pilotis. Des crocodiles ont-ils pondu leurs oeufs dans la vase marron du futur Port autonome? Peu probable, mais je préfère y croire pour ne pas sombrer à mon tour dans les sables mouvants de la bienséance, tel un soldat de l'inutile attablé au seul souvenir vérifiable... »

Pour en savoir plus sur l'auteur : le site de P.O.L.

lundi 2 mai 2011

« Coke de combat » de Rip (M@nuscrits, Léo Scheer)

Non, il n’y a pas que Saphia Azzedine (pour le pire) et Hélène Bessette (pour le meilleur) dans le catalogue des éditions Léo Scheer : il y a aussi un drôle de gars nommé Rip qui envoie un bon coup de pied dans la fourmilière de l’écriture petite bourgeoise à la française avec son « Coke de combat » rafraîchissant au possible. 

Bassiste sans le sous, looser à ses heures, amateur de drogues douces (son pied de cannabis s’appelle Martine) et dures si affinité, papa d’un petit Zorg qu’il n’a pas reconnu, ex-taulard : c’est peu dire que le terme antihéros paraît un euphémisme concernant le narrateur de « C2C », un certain Rip.
  
Entre vols à l’arraché de ce délinquant - plus tout à fait juvénile –, concerts dans des bars miteux, sa relation tumultueuse avec Qacentina sa chère et tendre au caractère bien trempé et rencontres improbables, on suit avec plaisir les pérégrinations de notre antihéros si attachant. Au final, le livre qui ne fait pas 200 pages se laisse lire comme un de ces vins que l’on boit sans soif et sans s'en rendre compte.

Mine de rien, au détour d'une page, Rip tacle avec fougue tel un petit footballeur vicieux, balance un riff énorme quand on s’y attend le moins, joue avec la langue, mêlant argot, verlan, jeux de mots et prose gainsbourienne. 
Le livre se compose de 25 courts chapitres, comme autant de petites aventures cocasses et rocambolesques, forme qui doit beaucoup au fait que ces textes étaient initialement publiés sur Internet sur les site des éditions Léo Scheer. 

Rip est sans conteste un des rares (trois ou quatre) bons auteurs qui ont émergé de feu le site des "Manuscrits" qui maintenant s’est transformé en un modèle économique plus ou moins viable mais sans ligne éditoriale et l’entrée de Patrick « temps de cerveau disponible » Le Lay dans l’affaire aux côtés de Léo Scheer n’est pas faite pour rassurer.      

Bref, revenons-en au livre de Rip dans lequel mon chapitre préféré s’intitule « Céline » ou comment écrire avec justesse, crudité et poésie une nuit d’amour torride mais sans lendemain avec une serveuse ch'ti dans une chambre d’hôtel minable ! 

Une lecture hautement recommandable donc : à lire de préférence en terrasse à l’heure de l’apéro !  
Et un auteur à suivre, chez cet éditeur ou ailleurs : on peut déjà lire une de ses nouvelles inédites, "Mythonymphomane", sur le site des éditions de l'Abat-Jour. 

Extrait :

« Dans ce train de banlieue on s'embrasse on se frotte on baise on fait les courses on a même des enfants on fait l'amour comme des bêtes préhistoriques légers comme des plumes on achète une tondeuse à gazon tu lis beaucoup enfin tu feins de lire nan finalement on n'a pas d'enfants on fait plutôt du bateau et on devient des vieux cons. Et puis...tu pars petite lady gare Sains-Lazare. On s'arrache. C'est dingue on se rencontre on s'aime on se quitte en vingt minutes. Sans même s'adresser un mot. Chérie. FIN. »