Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

lundi 29 novembre 2010

"Histoire de l'oeil" de Georges Bataille, extrait de "Un siècle érotique. Anthologie de la littérature du XXème siècle" (Omnibus)

Georges Bataille est né le 10 septembre 1897 et mort le 8 juillet 1962. C'est un écrivain assez inclassable  qui a sévi  dans les champs de la littérature, l'anthropologie, la philosophie,l'économie, la sociologie et l'histoire de l'art. Érotisme et transgression sont les deux termes les plus communément attachés à son nom. Il est également connu sous les pseudonymes de Pierre Angélique, Lord Auch et Louis Trente.

"Histoire de l'oeil", édité clandestinement pour la première fois en 1928, sous le pseudonyme de Lord Auch, décrit les expériences sexuelles de deux adolescents et leur perversité croissante.

Si on a à l'époque qualifié ce roman de pornographique - et qu'il garde toujours cette dimension aujourd'hui - ce serait très restrictif de n'envisager ce court roman que sous cet angle. En effet, les aventures sexuelles de ce jeune couple d'adolescents touchent à la métaphysique et le texte est truffé de symboles (l'oeuf, l'oeil). 
Surtout, l'écriture de Bataille, à la fois crue et poétique, entraîne le lecteur vers l'obscenité, voire l'abjecte, jusqu'à la scène finale très anti-catholique.

Très belle découverte que cette histoire de l'oeil grâce à cette anthologie qui propose un panorama assez large de l'écriture érotique au XXème siècle. D'autant plus intéressant que j'ai lu il y a quelque temps le livre d'Olivier Bessard-Banquy qui s'intéressait au sexe dans la littérature française d'aujourd'hui. De là à en conclure que la littérature érotique du siècle dernier est plus riche que celle du XXIème siècle... il n'y a qu'un pas que je ne franchirai pas : après tout le XXI ème siècle commence à peine, et puis j'aime penser que le meilleur est à venir.     

jeudi 25 novembre 2010

"Le réservoir des sens" de Nelly Kaplan, extrait de "Un siècle érotique. Anthologie de la littérature érotique du XXème siècle" (Omnibus)


Ce recueil de texte, paru en 1966 sous le pseudonyme de Belen, a été attribué par certains à Jeanne Moreau, par d'autres à Emmanuelle Riva et même, beaucoup plus étonnant à .... Madame Pompidou. En réalité son auteur n'était autre que Nelly Kaplan, écrivain et cinéaste (elle réalisa le très remarqué "La fiancée du pirate") d'origine argentine et russe, proche des surréalistes (et surtout d'André Breton). 
Les contes qui composent ce "réservoir des sens" se rattachent tout à fait à la tradition surréaliste par leurs thèmes - l'Amour fou, le rêve, la folie, la pulsion - et leur dimension subervsive et blasphématoire. Dans ces nouvelles, souvent très courtes, tantôt érotiques, tantôt fantastiques, tantôt drôles (et parfois les trois à la fois), on croise des femmes-panthères, des fantômes encore verts, des sorcières syndiquées, des vampires pas très vaillants, des extra-terrestres réinventant l'amour... et surtout des frontières poreuses entre les vivants et les morts, le rêve et la réalité, le plaisir et la douleur.
Ce que j'ai adoré dans ces petits contes cruels et coquins, c'est que les femmes ne cessent d'être vibrantes de vie et de désir... même mortes. Derrière le féminisme de Nelly Kaplan (dans plusieurs nouvelles les rôles traditionnels se trouvent inversés), on perçoit surtout un grand amour des hommes. 
Cette lecture a fait naître en moi le désir de lire d'autres livres de Nelly Kaplan (que je connaissais déjà par sa participation à l'émission de France Culture "Les papous dans la tête" où son accent résonne très agréablement certains dimanches midis), notamment "Mémoire d'une liseuse de draps" qui valut à son éditeur Jean-Jacques Pauvert de subir les foudres de la censure en 1974.       

dimanche 21 novembre 2010

« Contes carnivores » de Bernard Quiriny (Points)


Grande amatrice de nouvelles (surtout américaines), je trouve enfin un auteur francophone qui maîtrise cet art subtile et ce, dans un mélange de registres qui n’est pas pour me déplaire, loin s’en faut.
Chez Quriny , l’humour est souvent noir, parfois un peu absurde…et même belge (puisque l’auteur y est né). La dimension fantastique de ses nouvelles penche du côté des contes gothiques de Poe. Sans pour autant parler d’érudition et comparer Quiriny à Borgès (référence à la fois un peu pompeuse et écrasante en quatrième de couv’), les références littéraires qui parsèment certaines nouvelles sont du plus bel effet et montrent que l'homme connaît ses classiques. Un écrivain à suivre donc, puisqu'il n' a que 32 ans et trois livres à son actif.

Petit tour d’horizon des quatorze nouvelles qui composent ce recueil : si j’en ai préféré certaines à d’autres, je les ai toutes trouvé intéressantes, bien écrites et souvent surprenantes par leur atmosphère et leur personnage plus que par leurs chutes .

« Sanguine »
Magnifique petite nouvelle érotique au style classique et élégant très maîtrisé. Un soupçon de Cortazar, un zeste d’Egar Allan Poe et une note d’humour beaucoup plus contemporain (clin d’œil à toutes les femmes luttant contre cette satanée « peau d’orange »).

« L’épiscopat d’Argentine »
Un homme de Dieu peut-il avoir deux corps et une seule âme ? Un peu comme le fameux Padre Pio soit-disant doué d’un don d’ubiquité … C’est ce que le lecteur est amené à croire en écoutant le récit d’une femme jadis femme de chambre en Argentine et à laquelle l’homme d’Eglise s’est confié.

« Qui habet aures »
Savoir instantanément ce que votre patron, votre mère, vos proches…ou même une charmante inconnue dit de vous ? Le rêve, pensez-vous ? Oui et non : ainsi que s’en rend compte le narrateur cela n’a pas que des avantages. Surtout quand les jours passent sans qu’il ne parvienne jamais à trouver celle qui est amoureuse de lui en secret…jusqu’au jour où….

« Quelque écrivains, tous morts »
Mini-portraits en quelques lignes d’écrivains iconoclastes, dandy, cyniques ou simplement désespérés : savoureux mais un peu vain…

« Quiproquopolis. (Comment parlent les Yapous) »
Un jeune ethnologue cherche à prouver que la célèbre anthropologue Margaret Marker a tort d’affirmer que le langage des Yapous est impossible à décrypter car n’ayant aucun sens. Au final, il ne prouve rien du tout et rentre chez lui avec « Nous », une indigène. Absurde et encore plus amusant quand on a étudié l'ethnologie... 

« Marées noires »
La « maréenoirophilie » est-elle une perversion ou est-il normal d’admirer des photos et vidéos de marées noires ? S’appuyant sur De Quincey considérant l’assassinat comme un des beaux arts à envisager loin de toute morale, Pierre Gould tente de rallier le narrateur à son étrange (et malsain ?) penchant, le tout entre deux calissons…
Une des plus étonnantes nouvelles de ce recueil, peut-être ma préférée avec « Sanguine ».

« Mélanges amoureux »
Renouvier, en dépit de ses soixante printemps est un homme encore vert, et pour tout dire un Don Juan : en plus de sa femme il entretient des relations régulières avec trois maîtresses qu’il voit à l’hôtel Norvège, chacune un jour de la semaine. Cette vie bien compartimentée où il ment à chacune vole en éclat quand le miroir de la coiffeuse de la chambre reflète un autre corps et un autre visage que celui de la femme qui est avec lui dans le lit … 

« Chroniques musicales d’Europe et d’ailleurs »
Quelques chroniques musicales de drôles de musiciens dont l’un a choisi comme instrument de prédilection la Tour Eiffel…

« Souvenirs d’un tueur à gages »
Parmi ces confessions d’un tueur à gages, on trouve des victimes, des mobiles et des mises en scène pas banales, le cas le plus étonnant étant peut-être ce peintre voulant faire corps avec son dernier tableau…

« Le carnet »
Un jeune écrivain ambitieux mais en manque d’inspiration se rapproche d’un écrivain en vue qui se vante d’avoir mille idées d’histoires dans son petit carnet. Après de nombreux efforts, le premier parvient à dérober ledit carnet et là : surprise !

« Extraordinaire Pierre Gould »
Quriny est-il un disciple de Chevillard ? On pourrait le croire à la lecture de cette nouvelle sous forme de fragment à propos d’anecdotes ou d’aphorismes signés Pierre Gould … son Thomas Pilaster à lui ?

« L’oiseau rare »
Un peintre sur coquilles d’œufs, c’est déjà bizarre mais pourquoi pas ? Mais sur un œuf énorme et soit-disant pondu par une jeune fille il y a bien longtemps dans une pensionnat, voilà qui a de quoi étonner, d’autant qu’il était déjà évidé quand l’artiste est entré en sa possession….

« Une beuverie pour toujours »
De quel étrange mal souffrent ces hommes titubant dans les montagnes en réclamant du « Zveck » ? Peut-on rester à tout jamais de l’autre côté de l’ivresse ?

« Conte carnivore »
Comment est mort ce botaniste que certains qualifiaient d’original ? Cela aurait-il un rapport avec cette étrange plante carnivore géante qu’il avait ramené secrètement d’un de ces voyages ?

Extraits :

« Un puissant parfum d'orange envahit la pièce. Parfois, elle avait un geignement langoureux ; je pense qu'elle prenait plaisir à cette mise à nu et que la sensation de sa seconde peau se décollant de la première la transportait. »

« Le poison l'avait atrocement rongée de l'intérieur, mais au moins sa peau avait-elle gardé sa pâleur et sa pureté, comme celle d'une poupée de porcelaine. »

« Les connaisseurs de marées noires n'étaient pas seulement des pervers : c'étaient en fait des amateurs d'obscénités d'un genre spécial, comparables aux érotomanes raffinés qui n'ont de goût que pour les perversions sophistiquées. »

« Les Yapous sont une société de poètes-nés, qui ont inventé le surréalisme avant l'heure et font des cadavres exquis chaque fois qu'ils ouvrent la bouche. Tandis que nous autres Occidentaux, avec nos contes et nos poèmes, tentons de rendre du mystère à notre monde désenchanté, eux baignent naturellement dans l'invention littéraire - probablement ne s'en rendent-ils d'ailleurs pas compte, puisqu'ils ont toujours vécu comme ça. »

"Sur la scène s'étalait un monstre improbable et fabuleux ; c'était une sculpture colossale et hétéroclite, composée des matériaux les plus divers - des bois de plusieurs sortes, de la ferraille et des tuyaux en caoutchouc; il y avait deux bassines remplies d'eau claire, des cordes tendues comme sous les voiles d'un galion, des plaques de cuivre disposées en spirale et une batterie d'accessoires tout à fait indescriptible. [...] Près de moi, un confrère se demanda en quels termes il allait pouvoir décrire dans son papier du lendemain le mammouth inerte qui attirait tous les regards. »

Merci à Points et B.O.B. de m’avoir donné l’occasion de faire cette lecture qui me tentait  depuis longtemps et qui me donne encore plus envie de lire « Les assoiffées » le dernier roman de Bernard Quiriny.

jeudi 18 novembre 2010

"Bibliothèque publique et public library : Essai de généalogie comparée" d'Anne-Marie Bertrand (Presses de l'E.N.S.S.I.B.)

En dépit de quelques redondances, cet essai, qui à l'origine était une thèse, écrit par la directrice de l'ENSSIB, Anne-Marie Bertrand, est tout à fait stimulant.
Utilisant la perspective comparatiste, elle montre tout ce que les bibliothèques publiques "à la française" doivent aux public libraries "à l'américaine". Elle explique surtout en quoi le modèle imité par les bibliothécaires modernistes (souvent formés aux U.S.A.) a été mal adapté à un contexte français très différent du contexte américain (moindre pouvoir des échellons intermédiaires entre Etat et citoyen, absence d'une culture de l'accueil et du service, etc.).
 Un bel hommage également aux figures majeures de l'histoire des bibliothèque en France comme Eugène Morel.
L'auteur se garde d'ériger les U.S.A. en modèle absolu (ce qui était l'écueil de ce travail) : si elle envie le soutien (presque) indéfectible de la population américaine à ses bibliothèques publiques et le rôle d' "advocacy" joué par un certain nombre de personnes - mot intraduisible consistant à défendre les bibliothèques publiques par diverses actions proches du lobby - elle s'interroge voire dénonce certaines dérives, notamment celle des acquisitions massives d'ouvrages de littérature de grande consommation ("Harry Potter" achetés en milliers d'exemplaires pour l'ensemble des bibliothèques du pays). Elle ne passe pas sous silence non plus les cas de censure et les dangers pour la démocratie du contrôle des lectures des usagers des bibliothèques par l'U.S.A Patriot Act.  
Une lecture très intéressante pour une future bibliothécaire bien sûr... qui permet d'envisager les transformations possibles et souhaitables de nos bibliothèques publiques afin qu'elles soient vraiment ouvertes à tous, qu'elles offrent un service de qualité et des collections rasionnées en adéquation aux besoins de la population sans pour autant perdre leur mission encyclopédique. 

mardi 16 novembre 2010

"Vivre dans le feu. Confessions" de Marina Tsvetaeva (Le Livre de poche)


« Eparpillés dans des librairies, gris de poussière,
Ni lus, ni cherchés, ni ouverts, ni vendus,

Mes poèmes seront dégustés comme les vins les plus rares

Quand ils seront vieux. »

Elle disait que personne ne voulait de son feu intérieur, bon qu’à chauffer les bouilloires, elle voulait écrire un roman sur un philosophe et une sorcière, elle aimait les livres, les grosses bagues en argent, les robes … et surtout être amoureuse (de son mari mais d’autres aussi : souvent de façon platonique et à sens unique). Femme passionnée et prompte à s’enthousiasmer pour les œuvres et les gens rencontrés, elle a souffert de l’incompréhension de ses contemporains, de l’exil, de la faim, de la mort des ses proches, de la solitude. Si elle n’avait été russe, elle aurait pu être la sœur jumelle de Virginia Woolf : née et suicidée presque en même temps ! Elle s’appelait Marina Tsvetaeva : il nous reste quelques portraits d’elle, ses poèmes, son journal, sa correspondance (notamment avec Rilke et Pasternak).

« Vivre dans le feu » est une autobiographie de la poétesse russe reconstituée par Tsvetan Todorov grâce à dix tomes d’écrits intimes publiés en russe. On y découvre la femme de lettres, la femme amoureuse, la mère inquiète qui tente de survivre dans la Russie du début du siècle tout en gardant sa liberté et sa flamme.
Un livre qu'il est bon d'avoir comme livre de chevet - c'est mon cas - pour le lire lentement afin qu'il accompagne le lecteur pendant des mois et des mois...

Extraits :

« La littérature ? - Non ! - Quel "littérateur" suis-je, si je suis prête à donner tous les livres du monde - ceux des autres et les miens - pour une seule petite flammèche du feu de Jeanne ! Pas de littérature, - l'auto-dévoration par le feu. »

« Pour vivre - j'ai besoin d'aimer, c'est-à-dire d'être ensemble. J'ai besoin de chacun car je suis insatiable. Mais la plupart du temps, les autres n'ont même pas faim, d'où cette attention éternellement tendue : a-t-on besoin de moi ? »

« Je ne crains qu'une seule chose au monde - ces moments où en moi la vie se fige. »

A écouter (et réécouter) : "Marina Tsvétaeva", la magnifique chanson de Dominique A sur l'album "Sur nos forces motrices" en 2007. 









dimanche 14 novembre 2010

« Petite sœur, mon amour » de Joyce Carol Oates (Philippe Rey)


Cette année, une fois encore, Joyce Carol Oates n’a pas eu le Nobel de littérature, alors qu’on la dit dans la course depuis au moins trente ans : ça ne l’empêche pas de faire partie de la poignée d’écrivains américains vivants qui comptent aujourd’hui. Preuve en est ce roman qui, tout en s’inspirant d’un fait divers ayant secoué l’Amérique au milieu des années 90, va très loin dans les perspectives qu’il ouvre, faisant vaciller le sol sous les pieds du lecteur captivé, remué, voire perturbé dans ses certitudes.



Est-il si important que cela de savoir qu’Oates s’inspire d’un fait divers (l’assassinat à Noël 1996 de la petite Joan Benet Ramsay, célèbre Mini Miss) ?
Oui et non. Oui si l’on considère que ce fait divers est emblématique des dérives d’une certaine Amérique telles l’ obsession de la jeunesse, de la beauté, de la performance, de la célébrité et qu’en ce sens la référence au fait divers ancre le roman dans le réalisme voire le constat social. Non si l’on considère que, comme la Marilyn de « Blonde » n’était pas la vraie Marilyn (y a –t-il d’ailleurs jamais eu une vraie Marilyn ?), Bliss n’a pas besoin d’être Joan Benet pour avoir l’épaisseur d’un vrai personnage de fiction. Ce qui importe c’est le souffle, l’écriture, le talent de Oates pour faire vivre Skyler le grand frère paumé, junkie et désabusé qui écrit le livre que nous avons entre les mains, à dix-neuf ans, soit dix ans après le récit des événements. Magnifiques (et horribles !) aussi les portraits de Bix, ce père américain jusqu’au bout des ongles, Betsey femme qui se sent mal aimée et regrette sa carrière de patineuse avortée. Et bien sûr Bliss, au cœur du livre et au cœur du drame : une apparence de poupée sur la glace mais une absence dans le regard, petite fille rêvée pour toutes les mères de famille mais que sa propre mère traite en privé de « vilaine fille ».



Skyler, le narrateur se définit lui-même comme écrivain amateur et le fait qu’il s’exprime dans la même phrase à la première et à la troisième personne du singulier de même que les innombrables notes en bas de page prouvent, si besoin était, la complexité du personnage. Idem pour G.R., le Pédophile du coin, sans cesse inquiété par la police dès qu’il y a une « affaire sexuelle » impliquant un mineur : on est certain de sa culpabilité dès qu’il apparaît de façon quasi subliminale dans l’entourage de Bliss, avant même que Skyler n’en souligne l’étrangeté…puis quand il est arrêté et à la manière dont il réagit on se dit que ça ne peut être lui le meurtrier. Et puis il y a d’autres personnages, chacun incarnant une facette de l’Amérique du tournant du millénaire : Heidi, lycéenne anorexique avec qui Skyler tente de vivre une histoire d’amour, le pasteur Bob, au visage à moitié brûlé, qui dirige (guide ?) l’Arche, église spécialisée dans la désintoxication des toxicomanes, à la manière d’un inquiétant gourou. Et d’autres encore : docteurs plus ou moins escrocs, femmes au foyer (très) désespérées, jeunes cadres prometteurs issus des fraternités étudiantes de l’Amérique bon teint, etc.



Bliss c’est un peu une Marilyn miniature : ce que l’Amérique fabrique de mieux (de pire ?). Tout le monde aimait Marilyn mais personne n’a su aimer Norma Jean : idem pour Bliss qui reçoit des cadeaux d’admirateurs anonymes quand Edna Louise (son prénom de baptême) recherche désespérément un peu d’attention et d’affection.

Bienvenue en Amérique : un univers aseptisé, ultra médiatisé et sur-médicamenté, là où l’on traque les moindres rides pour les effacer, les moindres dents de travers pour les redresser et où les états d’âme passent pour des pathologies et ce de l'école maternelle à l'hospice.

Un roman passionnant et effrayant dans lequel Oates maintient la tension de la première à la dernière page. J’ai lu ce roman en quatre jours en dépit de ses 667 pages : c’est dire s’il m’a captivé ! Un des meilleurs Joyce Carol Oates, si ce n’est le meilleur !

Extraits :

"Les familles dysfonctionnelles se ressemblent toutes. Idem pour les survivants."

"Ai-je dit que maman avait de beaux yeux bruns (anxieux, mouillés-brillants, un peu rapprochés) qui, fixés sur moi, Skyler, semblaient pénétrer les profondeurs (modestes) de mon âme d'enfant ? Que j'aimais maman avec désespoir avant même qu'il n'y ait de désespoir dans notre vie ?"  

"Au fond du raisin sec ratatiné qui me sert de coeur, je suis toujours ce rêveur avorton maigrichon de neuf ans qu'était Skyler Rampike."

 "Epaules larges, visage taillé à la serpe, un charme rude d'Américain, prompt à sourire, prompt à se vexer, à vous donner sa chemise ou à vous flanquer son poing dans le ventre si vous insultez ses gosses, sa femme, son drapeau, son patron, son Dieu. "

"Il conduisit. Sur l'I-95. Les mains crispées sur le volant de la vieille Dodge cabossée. Il conduisit sur la voie droite dans le grondement de tonnerre dela Turnpike. Il conduisit sans dépasser la limitation de vitesse, doublé dans un nuage railleur de vapeurs toxiques par des dix-huit roues. Il conduisit ! Bravement, en serrant les dents. Droit derrière le volant comme le conducteur d'un véhicule militaire chargé d'explosifs. Mais il conduisit sans peur ! Il conduisit avec détermination et avec concentration. Il conduisit dans la lumière éclatante d'une journée d'hiver et de vent d'un mois et d'une année qu'il n'aurait pu nommer."

samedi 13 novembre 2010

"Maus" d’Art Spiegelman (Flammarion)

S’il n’y avait qu’une bande dessinée américaine à lire, ce serait celle-là, mais entre nous ça serait dommage de se priver de toutes les autres… de "Black Hole" de Charles Burns notamment (j’y reviendrai).


Art Spiegelman retrace dans « Maus », sous les traits de souris, le destin de ses parents, juifs polonais déportés par les nazis, entre 1939 et 1945. Il y consacra treize ans de sa vie, et ce livre est aussi un bel hommage à son père, après bien des incompréhensions et des non-dits. Bande dessinée exceptionnelle par son sujet, « Maus » l'est aussi par son audience qui va bien au-delà des amateurs de B.D. La réussite de ce périlleux exercice tient à la subtilité du trait de Spiegelman et à la dimension documentaire de l’entreprise (à la manière de « Shoah » de Lanzman) qui toutefois ne nuit en rien à la dimension réellement artistique et personnelle de l’œuvre.

Récompensé par le prestigieux Prix Pulitzer en 1992, Art Spiegelman a reçu le prix du meilleur album étranger à Angoulême en 1988 et 1993 pour cette B.D. publiée en deux volumes et disponible aujourd’hui en un seul volume.






jeudi 11 novembre 2010

Episode 3 : l’importance de l’œuvre de Virginia Woolf dans le catalogue de la Hogarth Press

Devant l’importance quantitative du catalogue de la Hogarth Press (plus de 400 titres), nous nous trouvons dans l’obligation de faire des choix forcément subjectifs, mais non moins rationnels, afin de comprendre la ligne éditoriale de la maison d’édition.

L’auteur emblématique de la Hogarth Press est sans conteste Virginia Woolf, et ce pour au moins quatre raisons : tout d’abord parce qu’elle en est la co-fondatrice, ensuite à cause de sa forte personnalité, puis en terme de ventes, et enfin du point de vue de son apport à la littérature mondiale du vingtième siècle. Comme nous l’avons déjà évoqué, dès sa création, la Hogarth Press est considérée par les époux Woolf comme un instrument de liberté pour Virginia, lui permettant de s’affranchir de la tutelle de son demi-frère éditeur. Elle sera ainsi libre de publier ce qu’elle veut à la Hogarth Press, sans contrainte de formes, de sujets ou de délais, ce qui lui permettra d’écrire à la fois des essais, des nouvelles, des romans, de laisser en attente un projet pour en développer un autre, de transformer ce qui devait être une nouvelle en un roman, etc. Les livres de Virginia Woolf ont toujours été la priorité de la Hogarth Press, y compris pendant les périodes de restriction de papier durant la Deuxième Guerre Mondiale, et même après sa mort, quand son mari continua de publier des inédits et de faire des réimpressions des oeuvres éditées de son vivant. Il est également intéressant de noter que le planning annuel de la maison d’édition est organisé en fonction des livres à paraître de Virginia, dont la sortie est stratégiquement prévue le plus souvent au mois d’octobre.

Nous distinguerons trois axes dans l’œuvre de Virginia : la fiction, les essais sur la littérature et les essais féministes.
En ce qui concerne la fiction, le roman ayant eu le plus de succès est aussi le plus marginal dans l’œuvre de Virginia Woolf : il s’agit d’Orlando, dont le sous-titre Une biographie entraîna une confusion chez les libraires qui le classèrent au rayon des biographies. Ce gros roman, inspiré de la vie de la famille de Vita Sackville-West qui fascinait Virginia, est une œuvre hybride, entre roman d’aventure (le héros/ héroïne accomplit une sorte de voyage initiatique), roman historique (l’histoire se déroule sur cinq siècles), roman fantastique (le personnage change plusieurs fois de sexe) et farce (l’humour est de toute façon une dimension importante de l’œuvre de l’auteur, même si le grand public l’ignore). Les romans de Virginia (mettons de côté les nouvelles dont beaucoup ont été publiées à titre posthume) peuvent être divisés en deux catégories : ceux qui ont constitué une véritable rupture par rapport aux formes traditionnelles du roman et les autres plus classiques dans la forme (mais qui restent par ailleurs de très bons romans). Dans la première catégorie, celle des chefs d’œuvre, on a du mal à trouver une unité comme le remarque Pierre Nordon « Quel contraste entre la rigueur géométrique des Vagues et les fougueuses cadences d’Orlando, ou entre la minutieuse tendresse du Voyage au phare et la satirique amertume d’Entre les actes, entre l’espace dispersé, fragmenté de Jacob et celui, patiemment jalonné, où chemine Clarissa Dalloway ! ». Ses deux premiers romans "La traversée des apparences" en 1915 et "Nuit et jour" en 1919 ainsi que "Les Années" en 1937 sont considérés comme les moins innovants au niveau formel, même si on y retrouve la fluidité et la sensibilité propre à l’écriture de Virginia Woolf. "Les Vagues" réalisa de bonnes ventes à sa parution (5000 exemplaires la première semaine), puis les ventes ralentissent à un rythme de 50 par jour à la mi-octobre. Les lecteurs des bibliothèques n’arrivèrent pas au bout du livre et le ramenèrent sans l’avoir terminé, probablement déçus de ne pas retrouver ce qu’ils avaient aimé dans "Orlando" ou "La promenade au phare". Quoi qu’il en soit, au premier janvier 1932, il s’en est vendu 9650 exemplaires. "Les Années" paru en 1937 est à la fois un best-seller en Angleterre (la Hogarth Press doit refaire plusieurs tirages) et aux Etats Unis (où le livre publié par Harcourt Brace se vend plus de 13 000 exemplaires en six mois, ce qui le fait figurer sur la liste des meilleures ventes à côté de "Autant en emporte le vent" de Margaret Mitchell et "Des souris et des hommes" de Steinbeck) et un livre reconnu comme un chef d’œuvre par les critiques.
En parallèle avec ses critiques pour les journaux, Virginia Woolf a publié des livres sur la littérature. The Common Reader (qui devait s’intituler « Reading » au départ) est un recueil de 24 articles parus dans des journaux qu’elle a en partie réécrit et auxquels elle a rajouté un nouvel article : il a été publié le 14 mai 1925. Les critiques sur ce livre dans la presse sont très positives, en particulier celle de Hugh l’Anson Fausset dans Manchester Guardian suivie d’un article très favorable dans The Observer qui fait décoller les ventes. Et quand Lytton Strachey proclame à la mi-juin que ce livre est un classique, Virginia Woolf (décidément jamais satisfaite du sort que lui réserve la critique) s’inquiète de recevoir trop de compliments. Devant le succès du livre, une seconde impression de 1000 exemplaires est réalisée en novembre 1925, puis une troisième de 3200 exemplaires en septembre 1929. En 1932, une suite est publiée sous le titre de "The Common Reader : Second Series" qui contribue à modifier à la fois la façon de lire et d’écrire sur la littérature.
"Une chambre à soi" est un écrit de référence pour le mouvement féministe, et bien que cet essai traite surtout des femmes qui écrivent, il a une portée beaucoup plus universelle : c’est un plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Ce livre est issu d’une conférence devant une assemblée de jeunes femmes étudiantes et il a une forme très originale, tenant à la fois du discours oral tout en étant très pensé et écrit. Virginia Woolf appuie sa démonstration sur un personnage fictif : la sœur de Shakespeare.
L’échec le plus important de Virginia Woolf est "Trois guinées", pamphlet pacifiste paru en 1938 alors qu’elle s’est engagée dans un comité anti-fasciste nommé « Vigilance ». Personne ne semble aimer ce livre hormis quelques suffragettes jugeant le livre trop novateur pour être compris, ni Leonard (pourtant son plus fidèle allié), ni ses amis de Bloomsbury. Keynes trouve le livre « bête » alors que Vita Sackville-West pense qu’il est trop provocant et que Leonard juge que c’est « son plus mauvais livre ». « Si on tolère la veine féministe de cette romancière (…) on lui refuse en revanche l’accès au politique. Il ne faut pas mélanger les genres. Or, c’est justement là la spécificité de Virginia Woolf. Ne jamais se laisser enfermer. Ni dans un genre, ni dans un contexte, ni dans un registre, ni dans une identité.»
Mais l’échec de "Trois guinées" ne doit pas nous induire en erreur : Virginia Woolf était l’inverse d’une artiste maudite. Elle a été reconnue comme un écrivain de première importance de son vivant, bien au-delà de l’Angleterre comme en témoigne par exemple son portrait réalisé par Man Ray qui fit la couverture du Times le 12 avril 1937 ou le prix littéraire qui lui a été attribué par un journal français dans les années 20. On peut toutefois regretter qu’elle n’ait pas reçu le prix Nobel de littérature, qui aurait été une consécration largement méritée.

mercredi 10 novembre 2010

Les rencontres littéraires d' "Impressions d'Europe" à Nantes (par Frédéric)

Héritiers de Thomas Bernhard ?


L’association « Impressions d’Europe » organise chaque année à Nantes – dans l’emblématique Lieu Unique – des rencontres littéraires consacrées à un espace géographique européen. Cette année, les écrivains suisses et autrichiens étaient à l’honneur, pour des moments d’échanges, lectures, projections, autour des littératures alpines. Impressions d’Europe s’efforce pour chaque édition de réunir le meilleur du pays, et cette édition fut tout à fait à la hauteur des attentes des lecteurs, en tout cas des miennes.
Pour l’occasion, la librairie – ma préférée - Vent d’Ouest (déjà présente de façon permanente au rez-de-chaussée du Lieu Unique) tenait une « librairie » thématique extrêmement riche. On y retrouvait les auteurs invités, mais aussi une large sélection d’œuvres suisses, autrichiennes et même allemandes. Au nombre de volumes présentés, Thomas Bernhard, Stefan Zweig et Sigmund Freud arrivaient largement en tête, mais l’ensemble des auteurs suisses et autrichiens (d’expression allemande ou francophone) étaient bien présents. Pour ne citer que les plus importants : Ingeborg Bachmann, Robert Musil, Peter Handke, Jacques Chessex, Martin Suter, Josef Winkler, Friedrich Dürrenmatt, …

La manifestation s’ouvrait sur une table-ronde intitulée « Thomas Bernhard l’insolent », façon de placer l’ensemble du week-end sous la figure incontournable de Thomas Bernhard. Il est vrai qu’un lecteur français peut être tenté de ramener l’ensemble de la littérature autrichienne d’après-guerre à l’œuvre de Thomas Bernhard. Comme si Zweig avant-guerre et Bernhard après synthétisaient l’ensemble des perceptions de l’Autriche. La force de Bernhard est bien sûr très marquante, dans son rejet de la société autrichienne sclérosée et marquée par l’infamie. Mais ce week-end fut peut-être l’occasion de nuancer son influence sur les auteurs autrichiens d’aujourd’hui, comme je le rapporte un peu plus loin. Quant à la Suisse, au-delà des clichés, elle reste un pays mystérieux, que les auteurs présents ont éclairé avec beaucoup de nuances.
J’ai eu le plaisir d’assister à deux tables-rondes au cours de ce week-end. La première rassemblait « deux écrivains perturbateurs » de langue allemande, Werner Kofler (Autriche) et Urs Widmer (Suisse). Perturbateurs pour des raisons différentes, mais qui méritaient d’être confrontées. Werner Kofler est un auteur autrichien radical, ses réponses aux questions sont d’ailleurs aiguisées, et quelle écriture ! La table-ronde démarrait par une lecture de l’auteur lui-même ; son fort accent autrichien en rendait la compréhension difficile, mais son texte sans concession posait le ton. Urs Widmer écrit avec un humour moins grinçant sans doute, et revient sans cesse à son histoire familiale. De cette able-ronde, je retiens deux temps forts. D’abord la question de l’héritage bernhardien, puisque Werner Kofler est présenté comme l’héritier de Thomas Bernhard. Il réfute cet héritage en quelques mots qui ne laissent aucun doute. Cet héritage serait plutôt un fardeau qu’il ne souhaite pas endosser. La didascalie d’une de ses pièces (Caf’ conc’ Treblinka) évoque d’ailleurs le style grossier de Thomas Bernhard et le style plus subtil de Beckett. Il ajoute que l’on apprend à écrire de la prose en lisant Kleist, et pas en lisant Bernhard ! L’autre temps fort a surgi d’une question sur le rapport à la langue allemande des écrivains non-allemands. Et c’est Urs Widmer qui explique en quoi les auteurs de Suisse et d’Autriche ont les premiers entrepris la reconstruction de la langue allemande, qui n’existait plus après la guerre. Comment avant les auteurs allemands, ils ont trouvé la force (autour du Wiener Gruppe par exemple) d’écrire à nouveau en allemand. Je signale la présence très éclairante du traducteur de Werner Kofler, et un passage très drôle sur la place des dialectes régionaux en Autriche.
Le deuxième échange était consacré à Norbert Gstrein, auteur autrichien lui aussi présenté comme l’héritier de Thomas Bernhard ! Et cette fois encore, il refusait la charge de cet héritage. Bien qu’admiratif de l’œuvre de Bernhard, il ne s’inscrit pas dans cette trajectoire. J’ai trouvé cette rencontre extrêmement intéressante, car très attaché au formalisme, Gstrein a remarquablement bien exposé son travail sur la construction du roman, sur la distanciation, sur ce que peut dire la langue. Il se réfère à Vargas Llosa et Lobo Antunes dans son travail de déconstruction de la linéarité (je n’ai lu ni l’un ni l’autre), et réfléchit à la question d’écrire sur la guerre (« Le métier de tuer », « A qui appartient une histoire ? »).

Je repars les mains chargées de livres, et voici une petite sélection pour celles et ceux qui voudraient échapper pour un temps à Bernhard et Zweig (tous les deux parfaitement incontournables au demeurant !) :
- Werner Kofler : « Automne, liberté » (Absalon), « Caf’ conc’ Treblinka » (Absalon)
- Ingeborg Bachmann : « Trois sentiers vers le lac » (Actes Sud)
- Eva Menasse : « Vienna » (Folies d’Encre)
- Norbert Gstrein : « Les années d’Angleterre » (Gallimard), « Le métier de tuer » (Laurence Teper)
- Josef Winkler : « Langue maternelle » (Verdier)
- Urs Widmer : « Le livre de mon père » (Gallimard, Folio), « L’homme que ma mère a aimé » (Gallimard, Folio)

mardi 9 novembre 2010

Miquel Barceló, le terrien


Aujourd'hui, petit coup de projecteur sur un artiste contemporain majeur, à la fois peintre, dessinateur, sculpteur et céramiste, qui est peu connu du grand public en France malgré sa reconnaissance internationale déjà ancienne. J'ai découvert cet artiste grâce à un DVDV que je vous conseille vivement : "Paso Doble" édité par Arte.

Miquel Barceló, né le 8 janvier 1957 à Félanitx sur l'île espagnole de Majorque aux Baléares, est un artiste espagnol catalan associé au mouvement néo-expressioniste. Bien que Miquel Barceló se soit initialement consacré à la peinture et au dessin, grâce auxquels il est devenu l'un des artistes contemporains les plus en vue et a obtenu une reconnaissance internationale très jeune, il s'est également orienté dans le courant des années 1990 vers la sculpture et la céramique comme supports de création artistique alternatifs. Barceló a également reçu deux importantes commandes, l'une pour la réalisation des décorations de la Chapelle Sant Pere de la Cathédrale de Palma de Majorque en 2007 et l'autre de la part de l'État espagnol pour la coupole du Palais des Nations de l'ONU à Genève n 2008.
Depuis quelques années, Miquel Barceló vit et travaille en alternance à Majorque, à Paris, et au Mali sur la falaise de Bandiagara. Il a reçu, en 2003, le prestigieux Prix Prince des Asturies pour les Arts.
Les premiers essais de céramiques de Barceló résultent en grande partie des conditions atmosphériques qu'il a rencontrées au Mali. En effet, l'utilisation de l'aquarelle voire de la gouache, était rendue impossible en raison de l'extrême sécheresse des mois de janvier à juillet dans la région de la boucle du Niger. Devant l'impossibilité de réaliser ses peintures et la difficulté à travailler sous la chaleur, il décide en 1994 de s'initier à la poterie avec une vieille femme du village de Sangha dans lequel il réside. Il modèle alors des terre cuites à 400°C dans un four à ciel ouvert, d'inspirations zoomorphes et des masques qui constitueront ses premières études dans ce domaine avec des oeuvres comme Pinocchio, Two Torsos et Tête d'amo. Son travail sur la céramique s'apparente en réalité à une forme de sculpture utilisant des techniques et une expression alternative. En 1996 et 1997, il travaille aux techniques traditionnelles de céramique dans l'atelier de Jeroni Ginard à Artà à Majorque, dont un certain nombre seront coulées en bronze. Son intérêt grandissant pour la matière meuble que constitue la glaise, l'a conduit en 1999 à travailler dans l'atelier d'Hugo et Armelle Jakubec aux Rairies près d'Angers pour réaliser de plus grands formats et constituer la base d'expositions ambitieuses. De l'exploration des techniques de céramiques est issu en grande partie le projet monumental de la chapelle de la cathédrale de Palma de Majorque, complété en 2006, ainsi que Paso doble, un spectacle théâtral conçu la même année en collaboration avec le chorégraphe contemporain Josef Nadj.

Extrait de "Paso Doble":


lundi 8 novembre 2010

« La vie devant soi » de Romain Gary (Emile Ajar)

Je sais qu’aujourd’hui c’est la remise tant attendue (?) du Goncourt 2010 mais il se trouve que, un peu par esprit de contradiction, j’ai envie de vous parler du Goncourt 1975 : cette année-là (je n’étais même pas née), c’est Gary qui reçut le Goncourt mais sous le nom d’Emile Ajar et avec la complicité de Paul Pavlowitch, son neveu.

L’histoire se déroule à Belleville, celle de l’époque de Gary (ou du moins qui peuplait son imaginaire), quartier cosmopolite où les travestis côtoient les vieux marchands de tapis algériens à la retraite, les proxénètes yougoslaves et les balayeurs camerounais.

Ce roman c’est avant tout l’histoire de Momo et Madame Rosa.
Momo, à la gouaille toute parisienne mais aux origines arabes, vit (avec Moïse et Banania) chez Madame Rosa, vieille dame juive qui jadis fut prostituée reconvertie en nounou pour enfants de putains. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas la langue dans sa poche et que son mélange de candeur et de lucidité fait des ravages dans le cœur des prostituées qu’il fréquente comme dans celui du lecteur attendri. Momo comme un petit frère de « Zazie dans le métro »…
Momo se promène avec Arthur, un parapluie déguisé comme meilleur ami et s’imagine parfois en proxynète (entendez : proxénète) et a souvent des réflexions qui ne sont pas de son âge (mais, n’étant « pas daté », quel âge a-t-il réellement ? 10 ans ou plus ?). Et quand Madame Rosa s’approche de la fin, il essaie de la rassurer et de l’aider à s’en aller tranquillement (il y a d’ailleurs dans ce livre un plaidoyer pour l’euthanasie assez virulent).

Le roman est truffé d’inventions langagières drôles et poétiques qui passent pour des mots d’enfants car ils sont dits par Momo mais qui sont le fruit du cerveau jubilant de Gary : comme cette « rémission de peine » qui signifie que Madame Rosa va un peu mieux.
Cette lecture est réjouissante et, comme le disait Nancy Huston il y a peu à la radio à propos de ce livre, on se fiche que Gary n’ait passé qu’une journée à Belleville, on se fiche de l’aspect irréaliste du discours que Gary fait tenir à un petit garçon. Car l’essentiel est ailleurs : l’essentiel est dans la langue, le style et le talent de Gary qui font que ça sonne juste quand même. La truculence et une certaine cruauté empêchent le récit de tomber dans la mièvrerie et les bons sentiments, à la différence d’un Eric Emmanuel Schmidt qui, chaussé de ses gros sabots, voulut faire « sa » vie devant soi à lui avec « Monsieur Ibrahim et le fleurs du Coran ».
La lecture de ce roman m’a enchantée au point que je me demande pourquoi je ne l’ai pas lu plus tôt.  Un livre à lire d'urgence donc, si comme moi vous étiez passé à côté.

A signaler : Simone Signoret a reçu un César pour l’adaptation cinématographique de « La vie devant soi », un film de 1977.



Extraits (vous trouverez beaucoup d’autres extraits de ce livre sur Babelio) :



« -Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour?
[...] Il m'a regardé et observé en silence. Il devait penser que j'étais encore interdit aux mineurs et qu'il y avait des choses que je ne devais pas savoir. En ce moment je devais avoir sept ans ou peut-être huit, je ne peux pas vous dire parce que je n'ai pas été daté. [...]
-Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour?
-Oui, dit-il, et il baissa la tête comme s'il avait honte.
Je me suis mis à pleurer. »



« Chez une personne, les morceaux les plus importants sont le cœur et la tête et c'est pour eux qu'il faut payer le plus cher. Si leur cœur s'arrête, on ne peut plus continuer comme avant et si la tête se détache de tout et ne tourne plus rond, la personne perd ses attributions et ne profite plus de la vie. Je pense que pour vivre, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux. »



« J'ai oublié de vous dire que Madame Rosa gardait un grand portrait de Monsieur Hitler sous son lit et quand elle était malheureuse et ne savait plus à quel saint se vouer, elle sortait le portrait, le regardait et elle se sentait tout de suite mieux, ça faisait quand même un gros souci de moins. »

vendredi 5 novembre 2010

LE PREMIER MOT, Vassilis Alexakis, éd. Stock

Hier dans le tram, deux femmes bavardaient dans une langue que je ne connais pas. L’une blonde au teint clair, elle était dans mon imaginaire classique plutôt nordique. L’autre brune à la peau mat, je situais ses origines quelque part en Méditerranée. Je ferme mon livre pour faire malgré moi l’expérience linguistique qu’évoque souvent Alexakis dans « Le premier mot ». Il revient sans cesse à l’idée que quiconque peut saisir au moins quelques mots d’une langue qu’il ne connaît pas. Le bruit ambiant dégrade ma concentration, et pas un mot pour moi ne ressort de cette conversation. Je tente d’identifier leur langue. Elles sont physiquement si différentes que je ne parviens absolument pas à les rattacher au même pays. J’avais été étonné d’entendre dire que le turc et le finnois sont des langues assez proches à l’oreille. Et j’imagine que j’assiste à l’improbable conversation, dans le tram de Nantes, entre une habitante d’Helsinki et une voyageuse de la mer Noire. Tout comme Alexakis rapproche ainsi les langues les unes des autres, par petites touches étymologiques et paléontologiques. Pourtant, la probabilité de rencontrer dans ce tram une autre personne qui parle la même langue que vous, quand il ne s’agit pas du Français, est sans doute faible. Elles doivent donc se connaître, et malgré l’influence irrationnelle de leur couleur de cheveux respectives, venir du même pays. Et je repense aux vieilles images de cette terrible guerre européenne des années 90. Elles sont sans doute bosniennes, kosovares ou macédoniennes.

Je viens donc de vivre ce qu’Alexakis n’a de cesse d’exposer dans ce livre, une idée parfois exagérément fraternelle, selon laquelle toutes les langues ont quelque chose à se dire, à apprendre les unes des autres, sans hiérarchie, primauté ou antériorité. Car la narratrice a beau chercher le premier mot qui fut prononcé jadis par l’homme, en mémoire de son frère disparu, elle ne le trouve pas vraiment. Sans doute se laisse-t-elle bercer par le brassage des nombreuses théories que lui exposent tous ceux qu’elle rencontre au cours de sa quête, et sans doute n’a-t-elle nulle envie d’en valider une plus qu’une autre. Chaque mot originel que lui délivrent successivement les éminents savants - linguiste, paléontologue, psychiatre, neurochirurgien - nourrit un univers imaginaire, enfantin, naturel, émotionnel ; quelle folie ce serait de vouloir réduire tout cela à un seul mot, toute l’histoire de l’homme ! Ses nombreuses rencontres forgent aussi l’expérience même de ce qu’est la langue, de façon plus forte encore quand elle est le sujet même de la rencontre. Français, grec, langue des signes même, toute langue sait se faire comprendre à qui veut écouter. Toutes les rencontres sont prétextes à triturer les mots, à des connexions infinies vers d’autres lieux, d’autres hommes.

Alexakis tourne et retourne aussi la question de l’héritage de la culture et la langue grecque. Peut-être pour conjurer la désolation présente de son pays. Depuis quelques mois en effet, la Grèce est devenue le symbole d’un pays en crise, le mauvais élève des finances publiques, la victime de l’impitoyable économie financière. On peut lire Homère ou les philosophes pour un autre son de cloche, mais Alexakis ramène à un sentiment grec contemporain qui n’oublie pas la fierté et là d’où il vient. Mon premier contact avec Alexakis fut radiophonique - sur France Culture - et sa voix ne m’a pas surpris. Son accent, sa façon de parler explosent hors de la radio comme le sage grec que chacun peut s’imaginer. Et son livre emprunte ce même chemin, non celui d’une nostalgie d’une Grèce culturellement hégémonique, il la dépasse au contraire, mais bien une idée du pays pour ce qu’il forme de l’identité personnelle. Ce serait pourtant trop facile de tout ramener au Péloponnèse, et du faire du premier mot un livre grec écrit en français. A l’aide d’un personnage impertinent de théâtre d’ombres, Karaghiozis, il questionne sans cesse la diversité grecque que nous connaissons mal (Macédoine, Alexandre, Homère, les îles), et la rend ainsi un peu moins classique.

Mais le vrai cœur du livre, c’est le chant incessant du frère disparu. Comme si toute cette quête, toute cette énergie dépensée à vivre, à parler, à chercher à aimer, n’était qu’une façon un peu moins banale qu’une autre de « faire son deuil ». Alexakis convoque avec tendresse de délicats fantômes, des souvenirs d’enfance, des arbres magiques, des poupées traditionnelles, des bateaux pour que la transmission ait lieu, et que la vie de l’un n’emporte pas celle de l’autre.

Extrait :
« - Le mot « papillon » s’inspire probablement du charmant battement d’ailes de ce lépidoptère. En latin, il se nomme papilio. Dans bien des langues, on l’évoque en redoublant une consonne ou une voyelle. Les Turcs l’appellent kelebek et les Arabes faracha.
- En breton, on dit balafenn, a ajouté Jean-Christophe.
Ni l’un ni l’autre ne savaient qu’on l’appelait poupoulingué en sango. Ce mot les a immédiatement conquis, ils l’ont approuvé avec enthousiasme, même la dame de l’Académie a applaudi. Elle avait de petites mains potelées. »

jeudi 4 novembre 2010

« Pourquoi lire ? » de Charles Dantzig (Grasset)


Après avoir lu « Encyclopédie égoïste de la littérature» de Charles Dantzig il y a quelques années qui m’a avez enchantée par sa fraîcheur, son audace et son subjectivisme revendiqué, bien loin de la critique littéraire universitaire, j’avais très envie de lire ce livre au titre étrange pour tous les amoureux de la littérature qui résonne un peu comme la question de savoir pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, à savoir « Pourquoi lire ? ».
Non, on lit pas pour se changer, non on ne lit pas pour s’évader, non lire ne console pas non plus (contrairement à ce que disait Montaigne), et encore moins ne civilise. Et si on lisait juste pour le plaisir de lire ?
Je souscris également à l’idée développée par Dantzig selon lequel le grand lecteur connaît un parcours fait de plusieurs étapes : il lit d’abord pour se connaître lui-même, puis pour connaître le monde et enfin, éventuellement dans un troisième temps, pour connaître l’écrivain.
Dantzig a le talent de savoir mêler avec un certain brio et une apparente facilité anecdote personnelle, réflexion sur les œuvres, non sans oublier de jeter quelques pavés dans la mare (parce que c’est tellement drôle d’éclabousser les endormis ou les trop sérieux) !
En tant que lectrice d’Alberto Manguel, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre ces deux écrivains grands lecteurs : peut-être Dantzig est-il plus facile d’accès, je ne sais pas…
Reste quand même que ce livre prêche des convertis : les « gros lecteurs » (oh la vilaine expression issue de la sociologie de la lecture !), petite caste de gens assez fous pour lire plus de 50 livres par an. J’aimerais qu’on fasse lire ce livre à des adolescents rétifs à la lecture et qu’ils aient envie de se ruer sur Proust mais je dois avouer que je n’y crois pas moi-même.
Ce que je retiens de ce livre, outre que j’ai passé de bons moments en sa compagnie, tantôt amusée tantôt émue c’est cela : lire est subversif, assurément. A l’heure où il faut travailler plus pour gagner plus la lecture est du temps volé à la société. A l’heure où il faut être sans cesse connecté et appartenir à des réseaux sociaux, l’isolement que réclame la lecture est considéré comme un acte hautement anti-social.



Extraits :
« Oui, on lit par protestation contre la vie. La vie est très mal faite. On y rencontre sans arrêt des gens inutiles. Elle est pleine de redites. Ses paysages sont interminables. Si elle se présentait chez un éditeur, la vie serait refusée. »

"J’ai éprouvé cette grande loi de la lecture, que le livre ne se donne pas si on le parcourt. Il faut s’abandonner complètement à lui, esprit comme corps, esprit plongeant dans les pages comme la tête »

« Mon contradicteur, mon frère. On pourrait imprimer un avertissement au dos des livres : «Attention ! Les lectures qui vont trop dans le sens de vos pensées ou de vos goûts peuvent être dangereuses. » 

mardi 2 novembre 2010

Edouard Levé : entre rires et larmes

Né en 1965 et décédé en 2007, Edouard Levé artiste et écrivain, a d'abord été peintre abstrait puis  il fait des photographies en couleur, composées en intérieur, avec des modèles en vêtements de ville, posant sur un fond uni, souvent dans des postures en lien avec un sport (Rugby) ou une activité (Pornographie).






En me penchant sur plusieurs de ses photos, j'ai été bousculée et touchée par ce mélange de grotesque, de tragique et d'absurde et son interrogation sur l'identité et les corps en mouvement et en interaction. 
Si comme moi, vous êtes curieux de la personnalité et de l'oeuvre de l'artiste contemporain Edouard Levé, plutôt que de lire le mauvais livre de Marie Nimier "Photo-photo" qui ne vous apprendra rien, lisez "Suicide", livre tristement prémonitoire et qui explorait le suicide d'un de ses amis d'enfance vingt ans auparavant. D'autres livres d'Edouard Levé : "Oeuvres","Journal", "Autoportrait", tous chez P.O.L. Il a également publié des livres de photographies : "Angoisse", (Philéas Fogg), "Reconstitutions", (Philéas Fog) et "Fictions" (P.O.L).

«Je suis content d'être content, je suis triste d'être triste, mais je peux aussi être content d'être triste et triste d'être content. (...) En me contredisant, j'éprouve deux plaisirs : me trahir, et avoir une nouvelle opinion.»
Edouard Levé. Autoportrait. POL.

lundi 1 novembre 2010

"Indignation" de Philip Roth (Gallimard)


Un roman très réussi, à la fois sociologique (qu’est-ce qu’être un jeune fils de boucher juif premier de la famille à intégrer l’université dans les années 50 en Amérique ? ), historique (l’ombre de la guerre de Corée et les prémisses d’une libération sexuelle de la jeunesse des campus) et psychologique. On hésitera à parler de récit initiatique car le narrateur meurt à 19 ans, chose que l’on apprend assez vite puisque, idée de génie de Roth, c’est le fantôme de Marcus qui nous raconte sa courte vie. Pourtant, c’est bien d’apprentissage qu’il s’agit ici : celui de la vie d’étudiant avec la conquête de son indépendance face à un père anxieux (tout droit sorti d’un film de Woody Allen) en allant étudier loin, celui de la vie d’homme aussi avec la rencontre avec Olivia, aussi belle que fragile. Ce que Marcus apprend surtout, comme l’indique le titre du livre c’est à s’indigner, à se révolter, à ne pas se soumettre à une autorité non légitime, à un pouvoir coercitif (celui de son père, celui du doyen de l'université, et de la patrie). C’est ce sentiment d’exaltation de la jeunesse et de fronde qu’exprime cette hilarante et jouissive (si j’ose dire !) scène, vers la fin du livre où nous assistons à la « Razzia des petites culottes » (ainsi nommée par le journal relatant l’affaire) par des étudiants mâles plein de testostérone mais aussi de révolte devant leur destin probable de bon petit soldat mort prêts à aller se faire tuer en Corée.
Le lecteur s’attache de la première à la dernière page à ce Marcus, studieux étudiant, adepte de Bertrand Russell, athée convaincu, n’en revenant pas qu’une jeune femme puisse éprouver du désir pour lui et le manifester ostensiblement. Oui, on l’admire ce Marcus, surtout quand il ose affirmer haut et fort « Allez vous faire foutre » même si finalement, cela lui vaut une exclusion de l’université et qu’ il le payera de sa vie.
Philip Roth incarne vraiment la littérature américaine que j'aime et j'ai très envie de plonger dans l'ensemble de son oeuvre que je commence à peine à découvrir. 


Extraits :
"Engagée en troisième année, fiancée en quatrième année et mariée à la remise des diplômes, tels étaient les objectifs innocents que se fixaient la plupart des vierges de Winesburg à l'époque du séjour lui-même virginal que j'y fis".



"A ce moment-là, on aurait dit qu'Olivia était tout entière dans son rire, alors qu'elle était tout entière dans sa cicatrice."

"Oui, le bon vieux défi américain, "Allez vous faire foutre", et c'en fut fait du fils de boucher, mort trois mois avant son vingtième anniversaire -Marcus Mesner, 1932-1952 -, le seul de sa promotion à avoir eu la malchance de se faire tuer pendant la guerre de Corée, qui se termina par la signature d'un armistice le 27 juillet 1953, onze mois pleins avant que Marcus, s'il avait été capable d'encaisser les heures d'office et de fermer sa grande gueule, reçoive son diplôme consacrant la fin de ses études à l'université de Winesburg -très probablement comme major de sa promotion -, ce qui aurait repoussé à plus tard la découverte de ce que son père sans instruction avait tâché de lui inculquer dès le début : à savoir la façon terrible, incompréhensible dont nos décisions les plus banales, fortuites, voire comiques, ont les conséquences les plus totalement disproportionnées."