Grande amatrice de nouvelles (surtout américaines), je trouve enfin un auteur francophone qui maîtrise cet art subtile et ce, dans un mélange de registres qui n’est pas pour me déplaire, loin s’en faut.
Chez Quriny , l’humour est souvent noir, parfois un peu absurde…et même belge (puisque l’auteur y est né). La dimension fantastique de ses nouvelles penche du côté des contes gothiques de Poe. Sans pour autant parler d’érudition et comparer Quiriny à Borgès (référence à la fois un peu pompeuse et écrasante en quatrième de couv’), les références littéraires qui parsèment certaines nouvelles sont du plus bel effet et montrent que l'homme connaît ses classiques. Un écrivain à suivre donc, puisqu'il n' a que 32 ans et trois livres à son actif.
Petit tour d’horizon des quatorze nouvelles qui composent ce recueil : si j’en ai préféré certaines à d’autres, je les ai toutes trouvé intéressantes, bien écrites et souvent surprenantes par leur atmosphère et leur personnage plus que par leurs chutes .
« Sanguine »
Magnifique petite nouvelle érotique au style classique et élégant très maîtrisé. Un soupçon de Cortazar, un zeste d’Egar Allan Poe et une note d’humour beaucoup plus contemporain (clin d’œil à toutes les femmes luttant contre cette satanée « peau d’orange »).
« L’épiscopat d’Argentine »
Un homme de Dieu peut-il avoir deux corps et une seule âme ? Un peu comme le fameux Padre Pio soit-disant doué d’un don d’ubiquité … C’est ce que le lecteur est amené à croire en écoutant le récit d’une femme jadis femme de chambre en Argentine et à laquelle l’homme d’Eglise s’est confié.
« Qui habet aures »
Savoir instantanément ce que votre patron, votre mère, vos proches…ou même une charmante inconnue dit de vous ? Le rêve, pensez-vous ? Oui et non : ainsi que s’en rend compte le narrateur cela n’a pas que des avantages. Surtout quand les jours passent sans qu’il ne parvienne jamais à trouver celle qui est amoureuse de lui en secret…jusqu’au jour où….
« Quelque écrivains, tous morts »
Mini-portraits en quelques lignes d’écrivains iconoclastes, dandy, cyniques ou simplement désespérés : savoureux mais un peu vain…
« Quiproquopolis. (Comment parlent les Yapous) »
Un jeune ethnologue cherche à prouver que la célèbre anthropologue Margaret Marker a tort d’affirmer que le langage des Yapous est impossible à décrypter car n’ayant aucun sens. Au final, il ne prouve rien du tout et rentre chez lui avec « Nous », une indigène. Absurde et encore plus amusant quand on a étudié l'ethnologie...
« Marées noires »
La « maréenoirophilie » est-elle une perversion ou est-il normal d’admirer des photos et vidéos de marées noires ? S’appuyant sur De Quincey considérant l’assassinat comme un des beaux arts à envisager loin de toute morale, Pierre Gould tente de rallier le narrateur à son étrange (et malsain ?) penchant, le tout entre deux calissons…
Une des plus étonnantes nouvelles de ce recueil, peut-être ma préférée avec « Sanguine ».
« Mélanges amoureux »
Renouvier, en dépit de ses soixante printemps est un homme encore vert, et pour tout dire un Don Juan : en plus de sa femme il entretient des relations régulières avec trois maîtresses qu’il voit à l’hôtel Norvège, chacune un jour de la semaine. Cette vie bien compartimentée où il ment à chacune vole en éclat quand le miroir de la coiffeuse de la chambre reflète un autre corps et un autre visage que celui de la femme qui est avec lui dans le lit …
« Chroniques musicales d’Europe et d’ailleurs »
Quelques chroniques musicales de drôles de musiciens dont l’un a choisi comme instrument de prédilection la Tour Eiffel…
« Souvenirs d’un tueur à gages »
Parmi ces confessions d’un tueur à gages, on trouve des victimes, des mobiles et des mises en scène pas banales, le cas le plus étonnant étant peut-être ce peintre voulant faire corps avec son dernier tableau…
« Le carnet »
Un jeune écrivain ambitieux mais en manque d’inspiration se rapproche d’un écrivain en vue qui se vante d’avoir mille idées d’histoires dans son petit carnet. Après de nombreux efforts, le premier parvient à dérober ledit carnet et là : surprise !
« Extraordinaire Pierre Gould »
Quriny est-il un disciple de Chevillard ? On pourrait le croire à la lecture de cette nouvelle sous forme de fragment à propos d’anecdotes ou d’aphorismes signés Pierre Gould … son Thomas Pilaster à lui ?
« L’oiseau rare »
Un peintre sur coquilles d’œufs, c’est déjà bizarre mais pourquoi pas ? Mais sur un œuf énorme et soit-disant pondu par une jeune fille il y a bien longtemps dans une pensionnat, voilà qui a de quoi étonner, d’autant qu’il était déjà évidé quand l’artiste est entré en sa possession….
« Une beuverie pour toujours »
De quel étrange mal souffrent ces hommes titubant dans les montagnes en réclamant du « Zveck » ? Peut-on rester à tout jamais de l’autre côté de l’ivresse ?
« Conte carnivore »
Comment est mort ce botaniste que certains qualifiaient d’original ? Cela aurait-il un rapport avec cette étrange plante carnivore géante qu’il avait ramené secrètement d’un de ces voyages ?
Extraits :
« Un puissant parfum d'orange envahit la pièce. Parfois, elle avait un geignement langoureux ; je pense qu'elle prenait plaisir à cette mise à nu et que la sensation de sa seconde peau se décollant de la première la transportait. »
« Le poison l'avait atrocement rongée de l'intérieur, mais au moins sa peau avait-elle gardé sa pâleur et sa pureté, comme celle d'une poupée de porcelaine. »
« Les connaisseurs de marées noires n'étaient pas seulement des pervers : c'étaient en fait des amateurs d'obscénités d'un genre spécial, comparables aux érotomanes raffinés qui n'ont de goût que pour les perversions sophistiquées. »
« Les Yapous sont une société de poètes-nés, qui ont inventé le surréalisme avant l'heure et font des cadavres exquis chaque fois qu'ils ouvrent la bouche. Tandis que nous autres Occidentaux, avec nos contes et nos poèmes, tentons de rendre du mystère à notre monde désenchanté, eux baignent naturellement dans l'invention littéraire - probablement ne s'en rendent-ils d'ailleurs pas compte, puisqu'ils ont toujours vécu comme ça. »
"Sur la scène s'étalait un monstre improbable et fabuleux ; c'était une sculpture colossale et hétéroclite, composée des matériaux les plus divers - des bois de plusieurs sortes, de la ferraille et des tuyaux en caoutchouc; il y avait deux bassines remplies d'eau claire, des cordes tendues comme sous les voiles d'un galion, des plaques de cuivre disposées en spirale et une batterie d'accessoires tout à fait indescriptible. [...] Près de moi, un confrère se demanda en quels termes il allait pouvoir décrire dans son papier du lendemain le mammouth inerte qui attirait tous les regards. »
Merci à Points et B.O.B. de m’avoir donné l’occasion de faire cette lecture qui me tentait depuis longtemps et qui me donne encore plus envie de lire « Les assoiffées » le dernier roman de Bernard Quiriny.