Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

dimanche 31 octobre 2010

Bruno Gaia : l'entretien-fleuve (suite et fin)

Vous-même, avez-vous un blog ? Etes-vous un internaute aguerri avec un réseau de blogueurs que vous suivez ? Quelle est votre pratique d’Internet ?

Je n’ai pas vraiment de blog, le Facebook à mon nom (http://www.facebook.com/brunogaia) me sert de lien avec tous ceux qui souhaitent s’intéresser à mon travail.
Ce n’est pas que j’aime ce site particulièrement, mais l’interface me convient. Elle permet de créer du contact et est simple d’utilisation. Ça me suffit.
Je gère aussi le blog « myspace » de Herb Project, le groupe dans lequel je joue, et cela prend un certain temps, surtout quand le groupe fait des concerts.
Quand à ma pratique d’Internet…
Disons pour l’illustrer que je viens de déménager et que si je dois tenir encore trois jours de plus sans ma connexion, il va falloir me prescrire des antidépresseurs !
Je suis actif sur des tonnes de blogs et me sert d’Internet pour chercher une chose ou une autre (en particulier lorsque j’écris) au moins vingt fois par jours.
Honnêtement, malgré le mal que j’en pense quand il s’agit de voler de la musique ou de l’image qui a beaucoup coûté à produire (et pas uniquement de l’argent !), je pense qu’Internet est une chose formidable.
Plus encore que toute autre chose, c’est la meilleure arme pour éradiquer la bêtise, lutter contre les obscurantismes, les totalitarismes et finir de tuer dieu, le pire tyran que l’humanité ait connu.
Tous les intégristes et les liberticides du monde ne peuvent pas lutter contre cette lumière déjà perpétuelle qui y jaillit : l’échange d’information en continu, non censurée, non censurable, et en temps réel.
Tôt ou tard - si nous parvenons à nous en laisser le temps en ne détruisant pas la biosphère trop vite -, nous constaterons qu’Internet à rendu les hommes meilleurs en les sortant peu à peu des cavernes où beaucoup se cachaient encore ; dont un célèbre barbu enturbanné au nez fort et au regard fourbe qui se sert beaucoup d’Internet pour communiquer sa haine de la liberté sans, visiblement, avoir encore compris qu’il caresse à chaque fois le dernier clou qui s’enfonce petit à petit dans le cercueil de dieu.
Ah, la mort de dieu ! L’horrible dieu « uranien » qui contrôle tout, juge tout, emprisonnant et humiliant la femme, castrant l’homme et faisant couler tellement de sang pour se nourrir de la croyance aveugle de ceux à qui il crève les yeux… Ce « même », cette idée-virale qui sert tantôt d’arme, tantôt de joug, et tantôt juste de raison d’être stupide et lâche.
Voilà un enterrement auquel on ne me verra pas. J’irai discrètement au cimetière, plus tard, cracher sur la tombe. Et puis, je renterais chez moi voir sur Internet quelle nouvelle espèce de salaud on aura posé à sa place, pour reprendre le combat.
Car il n’a pas de fin, ce combat-là.

Avez-vous eu des critiques de lecteurs qui vous ont surpris (en bien ou en mal) ?

Toutes les critiques positives m’ont surpris !
Je manque tellement de confiance en ce que je fais, qu’elles m’ont toutes laissé heureux mais étourdi. À ce titre, la vôtre ne fait pas exception !
Les critiques négatives… À vrai dire, j’en ai reçu très peu, car mon éditeur ne me les donne pas, et ceux qui les font ne me contactent pas directement sur Facebook, alors…
C’est un peu idiot, d’ailleurs, car ce sont les critiques négatives qui sont le plus utiles pour progresser. Je le dis chaque jour à mes élèves !

Vos projets avec les éditions E P & L A ?

Mon prochain roman, bien sûr !
Une participation à une œuvre chorale sur le thème de la littérature pour laquelle j’ai déjà écrit une longue nouvelle sur le principe de ma collection, « Le hasard fait-il bien les choses ? » (dont certains textes de « Au Hasard » émanent, bien sûr), avec, pour contrainte, le fait de tirer le titre de la nouvelle au hasard dans le dictionnaire.
Oui, on l’aura compris, j’aime la contrainte en art ; presque autant que j’aime passionnément la liberté dans la vie !

Quel sera votre prochain livre ? Quand doit-il paraître ?

Mon prochain livre est en cours, donc, et c’est un monstre…
Le scénario est dans ma tête, intégralement, depuis plusieurs années. Je l’ai déjà commencé deux fois, jeté des dizaines et des dizaines de pages.
Mais cette fois, grâce à Thomas Dreneau (encore lui !), je m’y attelle pour de bon ! De toute façon, je n’ai pas le choix, Monsieur Dreneau me harcelle chaque jour sur mon lieu de travail, me traitant de fainéant si j’ai le malheur de lui dire que je n’ai pas travaillé la veille ! Et la Terre sait qu’il a raison : ma fainéantise a toujours été mon pire ennemi en littérature, comme en toute autre chose d’ailleurs!
Ce sera un roman constitué de journaux intimes, donc gothique à sa façon.
Ce que je peux vous en dire pour l’instant, c’est qu’il commence par cette citation d’un des personnages : « Il faudrait se doter d’un nouvel humanisme qui prenne clairement en compte la possibilité que nous soyons des monstres. »

Un coup de cœur littéraire récent ?

En ce moment, je lis beaucoup Amélie Nothomb.
Je sais, c’est bizarre de ne la découvrir que maintenant, mais, bon… Les circonstances de la vie, une fois de plus. Je n’aime pas tout ce qu’elle a écrit. Mais ce que j’aime me donne envie de tout lire, sans exception.
Un gros, gros, coup de cœur pour Haruki Murakami (que je lis en anglais, parfois en français, mais malheureusement pas en japonais…) depuis un peu plus d’un an. Je pense avoir lu toutes ses œuvres d’ici la fin de l’année. C’est à mon sens, un très grand. Ses nouvelles sont excellentes, ses romans font l’effet d’une drogue douce. Je dois me forcer pour lire d’autres auteurs entre deux livres de Murakami depuis quelques mois. J’ai trop peur de me lasser par overdose !
Ah oui, aussi, j’ai relu « To the Lighthouse » de Virginia Woolf, il y a peu. Une merveille absolue à redécouvrir sans cesse.
Et puis, certains soirs, je lis un petit Tom Sharpe, histoire de rire un bon coup. Ca m’évite de manger trop de steaks et de prendre des anxiolytiques; ça fait des économies en ces temps de crise!
Pour finir : Pierre Mérot que j’ai (re)découvert grâce à Thomas Dreneau. Je ne connaissais de lui que « Petit Camp » que j’avais acheté un peu par erreur, mais je viens de découvrir ses romans plus traditionnels : une écriture incisive, vigoureuse, moderne. J’adore !

Un livre de la rentrée littéraire lu et aimé ?

Pas encore, mais cela ne saurait tarder car, dès que j’ai terminé de lire ce que j’ai commencé, je devrais sans problème trouver mon bonheur sur votre site, n’est-ce pas ?
Je conclurais cette interview en vous remerciant chaleureusement de me l’avoir proposé. C’est, en effet, la toute première fois que je réponds à des questions en tant « qu’écrivain », et c’est avec un grand plaisir que je le fais sur votre site.

vendredi 29 octobre 2010

Bruno Gaia : l'entretien-fleuve (part two)

Aujourd'hui, deuxième partie de l'interview que m'a accordé Bruno Gaia, jeune auteur qui publie son premier livre aux éditions E P & L A, maison d'édition en ligne. Il aborde ici avec l'humour qui le caractérise la genèse de "Au hasard" mais aussi la place des femmes dans certaines de ses nouvelles et le rôle d'Internet dans la diffusion de la culture (littérature mais aussi musique).   

Pourquoi ne pas avoir publié deux livres au lieu d’un : le roman rallongé et un recueil de nouvelles ?

La raison en est assez simple : rallonger « Intense Navette » n’était pas une option. Je ne pense pas que ce roman court soit parfait dans sa forme actuelle, loin de là. Mais j’ai la certitude que le rallonger en aurait gâché l’effet, l’intention.
D’ailleurs, en tant que lecteur, ou en tant que spectateur au cinéma, je déteste par-dessus tout sentir que l’on a délayé un propos pour le faire durer plus longtemps.
Mon grand-père, qui a été garçon de café toute sa vie, me répète souvent cette phrase qu’il entendait, plus jeune dans les maisons dans lesquelles il a commencé à travailler : « tant qu’il y a de l’eau, il y a de la soupe ».
J’essaie de ne pas faire de même avec les intentions dans mes textes.
La nouvelle qui a donné naissance à « Intense Navette » méritait clairement d’être étendue. Elle était « sketchy », comme on dit en anglais. Il n’y avait que les grands traits, le croquis. Dans sa forme actuelle, « Intense Navette » me semble de la bonne longueur.

J’ai moins aimé des nouvelles comme « Meat », à cause d’un côté trash qui, je trouve, vous va moins bien qu’une veine d’humour noir. Avez-vous écrit tous ces textes à la même période ?

J’ai moi-même beaucoup de mal à parler de « Meat ».
J’en ai écrit « la base » alors que je vendais du saucisson (une chose parmi toutes celles que j’ai vendues à cette époque) dans des grandes surfaces, pour payer mes études, d’où la contrainte qui consistait à parler de salaison. C’est à la même époque que j’ai écrit « Cette musique-là » (je vendais des ballons) et « le Goût du café » (je vendais… des machines à café).
La nouvelle est venue toute seule, violente.
J’ai tout de suite senti que je sortais quelque chose de très profond dans cette expression métaphorique des « états de la viande », ce triptyque que j’ai gardé assez identique à son premier jet pour en garder la brutalité sans concession.
J’ai terminé cette nouvelle (son brouillon, dirons-nous) dans un restaurant de « kebab », juste à côté du magasin où je travaillais. Oui, gare RER de Bondy, une ville de la banlieue parisienne qui ne brille pas par sa réputation, mais où j’ai passé de très bons moments, paradoxalement.
Quand j’ai écrit la dernière phrase et posé le point final, je me suis mis à pleurer de manière incontrôlable. Le patron de la sandwicherie, un turc très prévenant, est venu vers moi et m’a demandé avec beaucoup de gentillesse si tout allait bien.
Je lui ai dis que oui. Nos regards se sont croisés, quelque chose est passé rapidement entre nous, et il a souri. Il a senti que ce n’était pas vraiment des larmes de tristesse. Une rapide communion, une toute petite épiphanie autour d’un sandwich « kebab ».
De la viande, encore.
Car nous étions en enfer, voyez-vous.

Comment vous défendriez-vous contre des accusations possibles de misogynie : vous ne faîtes pas de cadeaux à vos personnages féminins ?

Voilà une question que j’attendais, évidemment.
Je pensais même, d’ailleurs, subir dès la publication de « Au Hasard » une charge de la part de certaines lectrices à ce sujet, car, dans mon entourage, certaines « pré-lectrices » avaient été acerbes à ce sujet.
Mais par chance, la défense la plus évidente, la plus limpide, est venue d’elle-même : plus de la majorité des lecteurs ayant réagi très favorablement au livre depuis sa publication sont… des lectrices !
Toutefois, je vois très bien ce que vous voulez dire, et je me suis posé moi-même la question lors des différentes phases de correction.
Je pourrais dire que « qui aime bien châtie bien », mais ce serait un peu court, voire un peu lâche de ma part.
Plus objectivement, je pense avoir été équitablement impitoyable avec tous les personnages de « Au Hasard », quel que soit leur sexe.
Paul, le seul qui semble avoir un peu de crédit à mes yeux dans « Intense Navette », est en fait beaucoup plus ambigu dans sa construction qu’il n’y paraît. C’est cette ambiguïté qui rend le choix final que je laisse au lecteur bien moins évident qu’il ne semble l’être. Les quelques personnes qui ont fait deux lectures de « Intense Navette » ont d’ailleurs été surprises de changer leur décision finale en voyant plus clairement la manière dont ils se sont laissés manipuler par ce personnage de « victime », et par les processus d’identification qu’il entraîne.
De plus, les personnages féminins « positifs » qui apparaissent au long du livre sont toujours présentés comme le seul refuge, le seul salut des hommes lâches et abîmés qui le jonchent.
Ces femmes ont souvent des caractéristiques que j’associe à ma propre personnalité, ou bien elles sont carrément mon avatar dans la nouvelle (comme la marchande de ballons de « Cette musique-là ».
Quand au personnage féminin plutôt « négatif » de « Glossy Crash », je peux dire ici, sans entrer dans le détail, que cette nouvelle est une véritable œuvre de déconstruction de son auteur. A aucun moment, je ne me suis senti « dans » Paul, alors que Claudia, c’est moi. Une partie, ou un possible de ce que je suis, ou aurais pu être en tout cas. Et pas un simple « négatif », loin de là…
Certains de ces personnages féminins que j’ai peu épargnés, ce sont souvent mes doubles. Et je m’épargne peu, c’est un fait.

Que pensez-vous des nouvelles possibilités d’Internet concernant la littérature (création, diffusion, communication, commercialisation) ?

J’aurais bien du mal à m’en plaindre !
Thomas Dreneau, mon éditeur, est aussi un ami et un homme de passion qui croit dur comme fer dans ce mode de diffusion pour qu’éclosent des œuvres singulières, envers et contre la bien-pensance actuelle, la lénification, la marchandisation à outrance de la culture.
Il se donne à fond dans cette formidable aventure qu’est pour lui (pour nous) la maison d’édition E P & L A Arès et je respecte sa position sur le numérique.
Et puis, soyons réaliste, un inconnu comme moi, qui n’est le fils de personne si ce n’est de ses inconnus de parents, qui n’appartient à aucun lobby, n’a de « copains » nulle part et a le culot d’écrire des textes pas franchement « solaires » (la Terre, notre mère à tous, m’en est témoin, je hais au plus haut point cette nouvelle expression bobo popularisée par l’infâme ex-chanteuse Lio, dans la non moins infâme émission de télé-poubelle, « La Nouvelle Star »), quelle chance avais-je d’être édité avec autant de passion que celle que Thomas Dreneau a mise dans l’édition de « Au Hasard » ?
Alors, pour cela, je remercie l’existence d’Internet du fond du cœur.
Quand il s’agit de la musique, la question est toute autre. Produire de la musique de qualité coûte de l’argent. Beaucoup d’argent ! Ceux qui disent le contraire sont soit des menteurs, soit des nantis qui n’ont plus le sens des réalités financières.
Le téléchargement illégal a nivelé vers le bas l’offre musicale d’une manière terrifiante; et il faudra des décennies pour se rendre compte de la façon dont ce mouvement aura mutilé la culture musicale des masses.
Car il est évident que quand la musique est volée aussitôt qu’elle est produite, les producteurs, les investisseurs ne sont plus prêts à s’engager que dans des projets « prémarketés », prévendus, seuls garants de « faire du fric » malgré tout.
Tout le reste allant dès lors joyeusement à la trappe, privé de toute production ou distribution correcte.
On disait qu’Internet permettrait à tous de s’exprimer, que l’internaute averti découvrirait dix musiciens géniaux par jour. Mais la réalité est toute autre et s’exprime de manière effarante sur les ondes.
Si Nirvana apparaissait aujourd’hui, personne n’en entendrait parler. Si Jimi Hendrix avait joué ses premières notes de guitare en 1995, il est fort probable que l’on l’ait envoyé se rhabiller, lui préférant l’immonde fille de Chantal Lauby (La chanteuse du non moins immonde groupe Superbus) ou l’agaçant Matthieu Chedid, le Jean d’Ormesson de la pop française, l’ami de tous, héritier d’une tradition familiale qui voit dans des soldats roses et des bons sentiments à cent sous le litre la solution à tous les maux de la terre…
On aura compris que je n’aime pas trop les soldats roses. Mais il ne faut pas y voir un quelconque indice sur mes opinions politiques, qui sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord.

jeudi 28 octobre 2010

Bruno Gaia : l'entretien-fleuve (part one)

Après avoir fait la critique du premier livre publié par Bruno Gaia aux éditions EP & LA, "Au hasard", j'ai eu envie de lui poser quelques questions sur ses influences littéraires, sa rencontre avec son éditeur et les nouvelles possibilités d'internet pour la diffusion de la littérature. Dans cette première partie, il est beaucoup question de Terry Pratchett et de Céline, mais aussi de son expérience de professeur d'anglais en Z.E.P. et de son groupe de musique, Herb Project
  
Quels ont été les auteurs qui vous ont le plus influencé ?

Ah, cette première question est un sacré piège ! Peut- être la pire d’entre elles pour quelqu’un qui « vit » la littérature comme une chose intime. Désigner l’un au lieu de l’autre risquerait de me donner l’impression d’être un traître de la pire espèce ! J’ai pour mes auteurs et mes œuvres fétiches tant d’affection que je me comporterais volontiers avec ceux et celles-ci comme avec des amants : une boule de peur au ventre à l’idée d’en blesser un. Car l’influence d’un auteur, n’est-ce pas un peu comme la trace que laisse l’amant dans l’esprit de celle qui l’a aimé ?
Allez, courage, sautons le pas.
L’auteur dont l’influence se fait sûrement le moins sentir dans ce que je fais et aussi celui dont l’influence sur ma vie a été la plus profonde est de loin Terry Pratchett. Influence cruciale en effet car, sans lui, je n’aurais sans doute pas été là pour écrire «Au Hasard » ! Je considère en effet qu’il m’a sauvé la vie à deux reprises : lors de ma dépression, et dans une circonstance violente que je ne détaillerais pas, en Irlande où j’accompagnais des groupes de jeunes pour des voyages linguistiques.
Finalement, assez peu connu en France, un véritable culte lui est voué au Royaume-Uni (ma « seconde patrie »). Il écrit des livres de « fantasy » parodiques, dans lesquels s’exprime ce que j’appelle « l’humanisme Pratchettien », humanisme à propos duquel je vais d’ailleurs essayer d’écrire un article sur la revue Arès.
Beaucoup de ses livres (ceux qui constituent la « Saga du Disque-Monde », entre autres) sont destinés à un public « adulte et jeune adulte » et certains (et non des moindres) sont au rayon « livres jeunesse », mais même ces derniers comportent maints niveaux de lecture et sont tout à fait appréciables par des adultes n’ayant pas le cerveau dans leur poche.
Terry Pratchett souffre depuis plusieurs années d’une forme précoce d’Alzheimer. En apprenant cela, j’ai reçu la nouvelle comme si quelqu’un de ma famille était touché.
Venons-en aux influences plus directes de « Au Hasard ».
En langue française, c’est du côté de Céline, de Maupassant et de Prévert qu’il va falloir se tourner. Les circonstances de la vie (et mes goûts) ont fait que j’avais acquis une importante culture de la littérature anglo-saxonne avant de me plonger dans celle de ma langue maternelle… Maupassant et Prévert m’ont toutefois suivi depuis l’enfance, « Bel Ami » surtout. Baudelaire aussi, mais moins.
Puis, vint la révélation Céline, que j’ai eu la chance de lire « tard », à un âge où l’on peut en profiter pleinement. J’y suis entré avec « Mort à Crédit » et « Voyage au bout de la nuit » qui sont mes deux œuvres favorites en langue française.
Oui, assurément, dans la période où j’ai écrit « Au Hasard » et aujourd’hui encore, Céline est mon influence majeure en langue française !
En anglais, c’est tout de suite plus compliqué. J’ai énormément lu dans cette langue, pour mes études mais aussi, et surtout, pour le plaisir.
Raymond Carver, dont j’ai lu une grande partie de l’œuvre est évidemment incontournable dans la partie « influence » pour « Au Hasard ». Ensuite, j’invoquerais Oscar Wilde pour les aphorismes et la causticité, James Joyce (« Gens de Dublin » est un livre qui a changé ma vie), Chuck Palhaniuk pour l’humour noir, nihiliste, et Lovecraft qui a été, il y a fort longtemps, mon premier « grand émoi » littéraire et doit forcément m’influencer encore aujourd’hui. Je finirais par Tom Robbins, que j’aime beaucoup, pour sa flamboyance stylistique (que je suis bien loin d’atteindre).
Pour conclure, je dois évoquer les courants ayant proposé la contrainte comme moyen de trouver l’inspiration, comme l’oulipo, car tous les textes de « Au Hasard » ont été conçus à la base avec de telles contraintes.

Depuis quand écrivez-vous ? Avez-vous commencé, comme beaucoup, par des nouvelles (et des concours de nouvelles) ?
 
J’ai commencé très, trop jeune.
J’ai déjà écrit trois romans, une pièce de théâtre et deux collections de nouvelles. Sans compter tout ce que j’ai commencé sans le finir ! L’écriture est ma première passion. Elle me vient de l’enfance. J’ai écrit en effet des nouvelles, mais aussi de la poésie en prose, des débuts de romans. Ma mère doit en avoir des cartons, de ces écrits de jeunesse !
Pour ce qui est des « concours », j’ai passé celui de l’éducation nationale et cela m’a suffit !
Plus sérieusement, il me semble que le seul juge d’une œuvre artistique doit être son public, quel qu’il soit, et non pas un jury, qui que ce soit qui le compose. D’ailleurs, je n’achète jamais les livres ayant obtenu des prix littéraires, sauf si des proches en lesquels j’ai confiance me les conseillent vraiment. Mon seul juge quand à la qualité d’un ouvrage, c’est le bouche à oreille, et j’essaie de bien choisir les bouches tout autant que j’essaie d’avoir une bonne oreille.
Il en va de même pour la musique. J’ai été plus ou moins obligé de participer à des « tremplins concours » pour monter sur des scènes plus importantes. C’est, au final, toujours ridicule. A-t-on jamais vu quoi que ce soit de bon sortir de ces arnaques financières et intellectuelles ? Le fameux tremplin musical Emergenza s’enorgueillit d’avoir « lancé » les BB brunes. Tout est dit…

Aviez-vous contacté d’autres éditeurs avant d’être remarqué par Thomas Dreneau et de publier chez E P & L A ?

Pas pour « Au Hasard », non.
J’avais envoyé un roman « de genre », il y a plus de dix ans, qui avait même « failli » être publié. Mais je n’y croyais pas moi-même, alors je n’ai pas été déçu. D’ailleurs, je ne l’avais envoyé qu’à trois ou quatre éditeurs, c’est dire !
Par la suite, la musique a pris beaucoup de place dans ma vie pendant près de dix ans et l’écriture est devenue secondaire pour moi durant cette période.
L’édition de « Au hasard » doit beaucoup… Au hasard !
En effet, sans Claire Bazin, ma professeure de fac devenue amie qui m’a incité à transformer la « longue nouvelle » qui fut la base de « Intense Navette » en roman court, et sans la rencontre, cruciale, avec Thomas Dreneau sur mon lieu de travail, il y a fort à parier que les textes composant « Au Hasard » seraient restés dans les cartons, la faute à ma timidité naturelle et mon impression de ne jamais être « à la hauteur ».

Pas trop difficile de concilier votre métier de prof, votre activité d’écrivain et la musique ?
 
Voilà une question que l’on me pose souvent.
Surtout qu’il vous manque des éléments : je pratique un peu les arts plastiques (une collection de tableaux intitulés « no need for a meaning », axée sur la figure de la spirale) et je crée (et essaie de faire éditer) des jeux de société. Je suis, d’ailleurs, dans la dernière phase de test d’un prototype de jeu que je vais bientôt proposer à des éditeurs. Je le teste en ce moment avec mes propres élèves, c’est génial ! Ah, j’oubliais, je me suis lancé récemment dans la pratique du tir sportif. Je possède, à ce propos, une réplique de Remington New Army 1858, calibre 44, de toute beauté et, croyez-moi, nettoyer ce bébé en revenant du stand prend beaucoup de temps.
Que dire…
Il va de soi que le choix de l’enseignement - choix que j’ai formé très jeune - n’est pas sans rapport avec le fait que j’ai toujours su qu’il me faudrait beaucoup de temps pour écrire.
J’ai vite compris qu’être enseignant était un métier qui demandait énormément d’énergie sur place (contrairement à d’autres que j’ai pus tester ou observer lors de mes nombreuses vies professionnelles précédant mon entrée dans l’éducation nationale), mais laissait du temps libre « à la maison ».
Je n’étais pas loin de la vérité.
Je travaille en Zone d’Education Prioritaire. L’énergie nécessaire sur place est tout bonnement énorme. Mais le public avec lequel je travaille est comme le meilleur public qu’un musicien puisse avoir lorsqu’il monte sur scène : si vous leur donnez quelque chose de vous, ils savent vous le rendre.
J’en profite pour affirmer, comme d’autres avant moi mais il est toujours bon de le redire, que l’on dit tout et n’importe quoi sur les populations qui vivent dans les quartiers populaires, sur les immigrés et les enfants d’immigrés, entre autres.
Que l’on pose une caméra dans ma classe toute la journée, et l’on verra si ces jeunes n’ont pas d’immenses qualités de cœur et de tête !
On dit qu’ils ne respectent pas l’autorité, mais qui leur en donne, de l’autorité, à eux qui crèvent de ne pas sentir les limites, si nécessaires à la formation de l’enfant ?
Professeurs et direction des collèges sont muselés par la logique du chiffre (qui vient d’en haut) et, dans le cas de certains personnels de direction, par leur petit carriérisme minable. Conclusion : un sentiment d’impunité et des dégâts psychiques irréversibles pour tous les élèves qui n’ont personne faisant relais avec l’autorité (défaillante) de l’école à la maison.
Et malgré tout, que de bons moments en classe pour celui ou celle qui sait les créer, et les saisir !
Le problème avec ces endroits que l’on appelle « les quartiers », évidemment, c’est que les gens ne regardent souvent que les 10 pour cent qui s’échinent à gâcher la réputation des 90 autres pour cent. Bien sûr, les « racailles indécrottables », les « inintégrables » de tous poils existent, et oui, ils rendent la vie de tous difficile. Mais quelle est leur proportion réelle ? Pas celle que dénoncent ceux qui en font leur fond de commerce politique, ça c’est sûr !
Et puis, avant de parler de citoyenneté n’importe comment, s’est-on vraiment intéressé aux moyens réels qui sont donnés aux acteurs de la vie sociale dans les zones en difficulté ? Qui s’est penché sérieusement sur la cohérence des politiques mises en place pour la faciliter cette fameuse intégration dont on parle tant ? Et pas uniquement en termes de moyens financiers, mais aussi en termes d’intention, de choix politiques et pragmatiques.
Là où je travaille, on voit tous les jours des familles en grande souffrance « ethno-psychologique ». Issus de pays où l’autorité est exercée sous un forme simple et sans détour, ils se retrouvent plongés dans le paradoxe de notre fonctionnement où l’autorité n’est jamais clairement mise en place, jamais clairement exprimée jusqu’au couperet final de la prison et/ou de la relégation sociale sans espoir de retour.
Certains de nos concitoyens passent leur temps à se plaindre de la manière dont les minorités ne parviennent pas à s’adapter à notre culture, mais nous-mêmes n’avons fait aucun effort pour s’adapter à la leur.
La permissivité qui est en train de rendre déviants bien des enfants des familles de « bobos », ce culte stupide et contraire à toute logique d’éducation de l’enfant-roi autorisé à tous les excès que l’on constate de plus en plus dans les quartiers où pullulent les familles de « classe moyenne », bref, ce laisser-aller assumé a des effets profonds sur la manière dont on conçoit notre rapport à la formation de l’enfant et du jeune.
Le problème c’est que là où le petit « bobo » se rattrape aisément grâce aux cours particuliers, aux établissements privés et, en dernier recours, au carnet d’adresses de papa, le petit « prolo », lui, passe sans filet d’une école du « tout permis » (ou presque) à la sanction d’une vie où on lui reprochera sans cesse de ne pas avoir suivi les règles que l’on a pas su (ou même voulu) lui inculquer.
Et l’on nous bassine encore, chaque année, après chaque rapport sur l’état de l’éducation nationale, avec le modèle éducatif des social-démocraties scandinaves.
Quelle bêtise ! Quel ethnocentrisme !
Comme si les enfants de tous les peuples, de tous les horizons pouvaient être éduqués de la même manière ! Allons-y gaiement alors, devenons tous blonds et scandinaves, et appliquons les méthodes des suédois sur nos chères petites têtes.
Le marketing d’Ikea étendu à la politique de l’éducation !
Cette façon de penser les individus à l’intérieur des peuples, c’est de l’hitlérisme maquillé en soldat rose et ça me dégoûte plus que tout !
Voilà une excellente illustration de ce mal profond qui, à mon sens, est la source de beaucoup de symptômes dans notre pays : l’angélisme de ceux qui ne mettent jamais « les mains dans le cambouis » de la vraie vie et se jettent à la gorge de qui les critique en leur lançant au visage les grands mots : « réac’ », « facho ». Mais aujourd’hui, qui peut dire qui est le « réac’ » de l’autre, quand le fascisme a probablement déjà changé de camp à de nombreuses reprises ?
Pour conclure, et revenir à la question après cette digression, je pense aujourd’hui que mon métier de professeur d’anglais m’est nécessaire dans cette période de ma vie, non pas seulement pour me donner du temps pour écrire, mais pour me donner la stabilité psychique de le faire, car l’énergie que je dépense pour mes élèves, c’est autant de force en surplus que je n’ai plus à retourner contre moi-même, comme j’ai pu le faire autrefois…

mercredi 27 octobre 2010

"Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable" de Romain Gary (Gallimard)


Romain Gary, seul double lauréat du prix Goncourt (faut-il le rappeler ?), écrivain protéiforme, a produit une oeuvre riche et très variée : peu de points communs sur le fond et sur la forme entre "Gros Câlin" (à la limiite de la farce potache) et "Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable", roman sensible, profond et parfois cru sur un sujet grave et délicat.   

Dans ce roman, il est question d'un homme de 59 ans, riche mais voyant sa richesse décliner, père d’un fils trentenaire. Il vit une grande histoire d’amour avec Laura, une jeune brésilienne qui l’aime elle aussi à la folie. Quand le spectre de l’impuissance sexuelle apparaît, il fait tout pour préserver son amour…

Un roman magnifique sur l’amour entre un homme et un femme et ce qu’il faut faire pour le préserver à tout prix. Gary écrit avec une élégance folle et une pudeur qui n’empêche en rien la sincérité.

Gary est décidément un écrivain proche du génie et une personnalité complexe avec sa part d'ombre, très intéressante à découvrir (comme je l'ai un peu plus constaté grâce à une série d'émissions sur France Culture la semaine dernière).



Extraits :
"Mais dans les bras de Laura, il n'y avait pas d'illusion possible. Jamais je n'avais aimé avec un don si total de moi-même. Je ne me souvenais même plus de mes autres amours, peut-être parce que le bonheur est toujours un crime passionnel : il supprime tous les précédents. Chaque fois que nous étions unis ensemble dans le silence des grandes profondeurs qui laisse les mots à leurs travaux de surface et que, très loin, là haut, les milles hameçons du quotidien flottent en vain avec leurs appâts de menus plaisirs, de devoirs et responsabilités, il se produisait une naissance du monde bien connue de tous ceux qui savent encore cette vérité que le plaisir réussit parfois si bien à nous faire oublier : vivre est une prière que seul l'amour d'une femme peut exaucer."

"Nous nous connaissions beaucoup mieux alors, mademoiselle, parce que nous étions jeunes. La part de l'inconnu et de l'incompréhensible augmente considérablement avec le nombre d'années..."

mardi 26 octobre 2010

« Paracuellos » de Carlos GIMENEZ (Fluide Glacial)


Né le 6 mars 1941 en Espagne, l'auteur est un des dessinateurs de BD les plus connus dans son pays. "Paracuellos", récit autobiographique de son passage par les orphelinats espagnols, a été publié en 6 tomes.

Faisant appel à ses souvenirs et à ceux de plusieurs de ses compagnons d'infortune, Gimenez raconte en quelques pages des petites anecdotes amusantes et/ou cruelles sur les différents orphelinats où il a grandi. On est choqué par la discipline militaire, la propagande religieuse et la perversion des "éducateurs" encadrant ses enfants souvent orphelins ou fils de parents très pauvres ou malades.

J'ai beaucoup aimé cette très bonne BD émouvante et drôle sur une bande de gamins luttant contre la faim, la soif et surtout le manque d'affection et la cruauté des adultes dirigeant l'orphelinat. La démarche autobiographique et documentaire de l'auteur rajoute de l'intérêt à cette lecture.





lundi 25 octobre 2010

"Dictionnaire égoïste de la littérature française" de Charles Dantzig (Grasset et Fasquelles)


En attendant de lire "Pourquoi lire?" de Charles Dantzig et après avoir lu un entretien dans Livre Hebdo où il compare les livres à des bombes prêtes à exploser, j'ai eu envie de mettre ici la petite critique que j'avais faite de son dictionnaire (très) égoïste de la littérature française pour Babelio.  

Attention : ce livre est très subjectif, ce qui est un peu contradictoire avec le terme de «dictionnaire ». J'ai trouvé très revigorant de voir des écrivains réputés intouchables depuis des décennies sévèrement critiqués, voire moqués par Dantzig, même si au final je suis souvent en désacord (je pense en particulier à Céline). Pour le reste, j’ai découvert des auteurs que je ne connaissais pas ou dont je connaissais que le nom mais pas l’œuvre. Ca m’a donné envie de lire : « Venises » de Paul Morand et Schwob aussi. Dommage que ça se limite à la littérature française, j’aurais bien aimé voir des noms d’écrivains étrangers majeurs (Virginia Woolf ou Faulkner). Un livre à picorer au hasard quand l'appétit vous vient...comme un apéritif avant d'attaquer le vrai repas (c'est-à-dire les oeuvres dont il est question). Un livre-passerelle qui n'a d'autre but que de vous emmener vers d'autres livres.

dimanche 24 octobre 2010

« Fun home. Une tragicomédie familiale » Alison Bechdel (Denoël Graphic)


Auto-biographie dessinée ? Autofiction sous forme de roman graphique ? Roman graphique d’apprentissage ?
Peu m’importe comment qualifier ce livre, ce que je suis sûre que c’est un excellent livre qui retrace les destins imbriqués d’un père mal dans sa peau et d’une fille qui essaye de s’en sortir et de se débarrasser des névroses familiales. Le lecteur suit les tribulations d’Alison, personnage principal du livre, une jeune fille qui grandit en Pennsylvanie et conquiert peu à peu sa liberté en découvrant et assumant son homosexualité (ce que son père n’a pas réussi à faire), grâce à l’art et à la littérature notamment.

J’ai adoré ce roman graphique en noir et blanc, plein de sincérité, d’humanité et de subtilité qui aborde la question délicate de l’identité sexuelle et du genre.

samedi 23 octobre 2010

« Monsieur le Comte au pied de la lettre. Calembredaine héroïque » de Philippe Annocque (Quidam Editeur)


Une fois n'est pas n'est pas coutume, j'ai envie de vous citer le quatrième de couverture qui résume très bien à la fois l'histoire et surtout l'univers loufoque de ce court roman qui vient de paraître. 

Quatrième de couverture :
On en veut à la figure de Monsieur Le Comte ! Qui ? Pourquoi ? Comment ? Indubitablement calembredaine, Monsieur Le Comte au pied de la lettre est aussi - outre un thriller (mycologique) et une farce (charcutière) - épopée lexicale débridée, enquête de sens panoramique, jeu para-oulipien et diatribe romano-dubitative (carrément cynophobe, disons-le). Tout cela, oui, et bien plus encore, mais ourdi par quel dément démiurge ?

J'ai adoré ce livre qui lorgne du côté des meilleurs livres d'Eric Chevillard ou des romans de Georges Perec comme "La Disparition", avec un jeu perpétuel sur les mots. Par peur de déflorer le suspens de l'intrigue, je ne vous en dirais pas beaucoup plus, ni sur l'étonnant personnage de l'ex-bibliothécaire bibliophobe ni sur Eulalie, Madame de Monsieur le Comte. Et ne comptez pas sur moi pour vous livrer les secrets de la mérule. 

Bref, une bien belle calembredaine que ce livre-là, à la fois drôle, prenant et dans lequel la jubilation de manier les mots qui est celle de l'auteur est communicative pour le plus grand plaisir du lecteur.

Si vous voulez en savoir plus sur cet écrivain, allez voir son blog : http://hublots.over-blog.com/

jeudi 21 octobre 2010

JOURNAL D’UNE ANNEE NOIRE (JM. COETZEE)

Bienvenue en Enfer !
D’abord un grand merci à Marianne qui m’accueille ici pour la première fois pour livrer mes regards de lecteur à qui voudra bien les lire. J’ai eu l’occasion de lui dire combien son Pandémonium me plaît, parce qu’il va bien au-delà du billet d’humeur d’une grande lectrice, tant elle porte ici un regard passionné sur les livres (et d’autres sujets).
Amoureux d’opéra, je n’ai pu m’empêcher de regarder de près ce Pandémonium, et d’y voir l’histoire d’Orphée et d’Eurydice. Une certaine façon de voir l’Enfer, et d’en revenir !

JMC, sa vie, son œuvre
Avec un livre de retard (L’été de la vie, 3ème volet de son entreprise autobiographique est sorti à la rentrée), voici donc quelques impressions à la lecture de Journal d’une année noire du grand auteur de langue anglaise John Maxwell Coetzee. J’écris « de langue anglaise » alors que longtemps, il fut un écrivain sud-africain, marqué comme ses compatriotes (André Brink, Nadine Gordimer entre autres) par le grand destin de l’Afrique du Sud, même s’il n’a jamais écrit de livre politique à proprement parler. Aujourd’hui citoyen australien, il n’abandonne pas tout à fait la référence à l’Afrique du Sud, mais parvient sans doute en s’en détachant physiquement à ouvrir son œuvre à l’universel. Et ainsi s’extrait de la tentation critique à vouloir ramener sans cesse un auteur sud-africain au rapport complexe qu’il entretient avec l’histoire de son pays. En 1985, il déclarait ainsi : « Je ne vois pas pourquoi on devrait automatiquement traduire ou essayer de traduire ma pensée en termes politiques. Il n'est pas nécessaire de connaître mes idées pour comprendre mes livres », façon de rejeter toute interprétation trop évidente de l’œuvre d’un auteur sud-africain. Il est pourtant incontestable que l’histoire de son pays a façonné ses grands thèmes d’écriture. Au cœur de ce pays, Disgrâce et tant d’autres livres explorent ainsi les rapports d’oppression de la société sud-africaine, mais nourrissent déjà une réflexion sur l’Homme.
Son « journal d’une année noire » creuse un peu plus le sillon d’un moralisme radical, sec, porteur d’un regard intransigeant sur la société des hommes. Pour finalement dessiner le propos humaniste d’un vieux sage.

Un écrivain et le temps
Comme à plusieurs reprises déjà (Elizabeth Costello notamment), Coetzee choisit de raconter l’épisode de vie d’un écrivain. Il est australien, originaire d’Afrique du Sud, d’une intransigeance extrême, bref assez proche pour encourager à l’identification immédiate avec l’auteur ; mais ce serait sans doute trop simple. Sollicité par un éditeur allemand pour rédiger un journal d’opinions polémiques sur les sujets du temps, il se fait assister par sa voisine philippine, qui plaît aux hommes et le sait parfaitement. Grâce à une construction savante, Coetzee entremêle peu à peu les opinions de l’écrivain, la relation ambiguë avec sa voisine Anya, les remarques de cette voisine, les commentaires de son compagnon tout à fait grossier, pour éclairer les réflexions fondamentales du héros. Alors que la première partie se met à distance pour distiller des principes, des leçons presque, en tout cas des jugements très sévères, la deuxième partie, par l’influence d’Anya, prend une tournure plus personnelle, presque testamentaire.

Exercice de style ?
Dans ce roman, la forme étonne, déroute au début. Car si les opinions successives du narrateur sur de nombreux sujets (vie politique australienne, pédophilie, Al-Qaïda, démocratie, naissance de l’Etat,…) constituent la part la plus conséquente du roman, elles sont éclairées par les deux autres voix, qui finalement prennent une importance plus grande dans la compréhension du livre. Comme si ces opinions, plus sous forme de court essai que de texte littéraire, n’étaient que prétexte à provoquer cette rencontre et les interrogations qu’elle suscite. Car au final, on retiendra peu de choses de chacun des sujets traités à distance par le héros. Il s’en écarte d’ailleurs dans la seconde partie, pour creuser plus profondément des sujets beaucoup plus intimes. Le vieillissement, le désir, la solitude, la mort occupent peu à peu toute la place dans une écriture toujours aussi économe. Mais c’est bien là ce qui compte.

La lecture de ce texte à trois voix – chaque page partagée en trois sections - n’est pas immédiatement aisée. L’habitude de lecture linéaire est tout à fait perturbée par ce partage des pages. Je me suis d’ailleurs demandé si l’on doit s’étonner que ce roman de Coetzee propose une forme de roman si élaborée. Même s’il ne s’agit en rien d’un pur exercice de style, la forme devient ici un élément structurant du propos de Coetzee, assez loin de ce à quoi il nous avait habitué. Ces trois voix physiquement présentes sur chacune des pages exposent les propos de l’écrivain, le récit de sa relation avec Anya, et le récit que s’en font Anya et son compagnon. Ce procédé narratif entrecroise les récits, adoucit les opinions tranchées, et éclaire l’essentiel de la relation à l’autre. Peu à peu, c’est cette confrontation qui conduit le héros à revenir à lui.

Je referme ce Journal d’une année noire avec l’envie de lire L’été de la vie, troisième volet du parcours autobiographique de Coetzee paru cet été. Car quelque chose me dit que les grands thèmes du journal y trouveront un écho plus personnel encore.

Extrait
« Ma hanche m’a fait tellement souffrir aujourd’hui que j’avais du mal à marcher et pouvais à peine rester assis. Inexorablement, de jour en jour, la machine physique se détériore. Et quant à l’appareil mental, je suis en permanence sur le qui-vive, redoutant les rouages qui se détraquent, les plombs qui sautent, espérant, envers et contre tout, qu’il survivra au corps qui l’héberge. Tous les vieux finissent cartésiens. »

Journal d’une année noire (Diary of a bad year)
JM Coetzee
Edité au Seuil
Traduit de l’anglais par Catherine Lauga du Plessis

mardi 19 octobre 2010

« Rhum express » de Hunter S. Thompson (Folio)


Ce roman est le premier de cet écrivain qui devint célèbre avec « Las Vegas Parano » mais aussi en tant que fondateur du mouvement Gonzo (consistant à s’immerger dans le milieu étudié – les Hell’s angels dans son cas notamment - et à revendiquer la position subjective du journaliste). « Rhum express » est un livre savoureux qui nous plonge dans l’ambiance de Porto Rico dans les années 50 où nous suivons Paul Kemp, journaliste new-yorkais trentenaire et un rien dilettante, double de l’auteur, qui travaille au « San Juan Daily News ». Entre deux rixes dans les bars, deux verres de rhum et deux articles, Paul traîne la fin de sa jeunesse et ses premiers regrets d’écrivain et d’homme, avec ses amis journalistes et Chenault, une jeune américaine à la sensualité troublante qui ne laisse personne indifférent. Chenault est d’ailleurs un très beau personnage féminin, magnétique et complexe, à la limite de la folie (dans une scène mémorable vers la fin du livre où elle entre quasiment en transe en dansant avec un inconnu, seule Blanche au milieu des Noirs), un de ces personnages qui rendent la lecture de certains livres presque indispensable.

Un roman très réussi, drôle par moment, émouvant à d'autres, et qui sonne toujours juste. On le lit facilement et rapidement car il est écrit dans un style simple et direct qui peut faire penser à Fante. A conseiller à tous ceux qui aiment la littérature américaine, qu'ils soient ou non amateurs de rhum.



Merci à Blog O Book et aux éditions Gallimard pour cette lecture en partenariat.

 

vendredi 15 octobre 2010

« MaternA » d’Hélène Bessette (Léo Scheer)


Dans cet excellent roman, Hélène Bessette fait parler des femmes en A : toutes travaillent dans la même école maternelle et le moins que l’on puisse dire c’est que de la directA (directrice) aux adjointes, elles ne sont pas très charitables avec lolA, la jeune institutrice qui ose réclamer des pauses et prétend faire un mariage d’amour. Hélène Bessette se serait inspirée de son expérience professionnelle et aurait mis beaucoup d’elle dans cette lolA, moquée, rejetée (on dirait aujourd’hui qu’elle a subit le harcèlement au travail). Le regard qu’elle pose sur ces institutrices à l’ancienne (le livre a été publié en 1954), si fières de leur petit statut de fonctionnaire et du mode de vie bourgeois qui est son corollaire, est cruel et sans appel : elles sont animées de mauvaises intentions, toujours prêtes à humilier leur inférieur hiérarchique, se soucient peu des enfants et méprisent carrément les parents d’élèves.

L’écriture de Bessette, entre théâtre et ritournelle, évoque tantôt Duras, tantôt Boris Vian et sa « Complainte du progrès » (quand elle énumère tous les accessoires et marques symbolisant la modernité des années 50).

C'est le troisième livre que je lis de Bessette, après "Ida ou le délire" et "Suite suisse" : le charme opère toujours et il me vient l'envie d'en lire d'autres...

Extrait :

« Quant aux mères elles s'en retournent vers leurs petits ménages et leurs visages délabrés par la misère la maladie les émotions érotiques précoces et obsédantes, la mauvaise nourriture, les privations et le reste. Pas plus tard qu'hier elles étaient de jolies jeunes filles et aujourd'hui elles ressemblent à Dunkerque. »




jeudi 14 octobre 2010

« Je gagne toujours à la fin » de Tristan- Edern Vaquette (Au Diable Vauvert)

Grand gamin qui aime casser ses jouets (normalien, il a renoncé à une carrière scientifique prometteuse), anar se méfiant des étiquettes (il accepte quand même pour rire celle de "trash intello"), champion de natation, évoluant dans le milieu underground parisien, Tristan-Edern Vaquette est musicien, chanteur, écrivain, performer : ça c'est du C.V.!  

Dans son premier roman, paru en 2003 et qui a reçu le prix Goya (mais a loupé le Flore), il se met en scène de façon peu commune dans la peau d’un Résistant de la deuxième guerre mondiale. On n’est très loin de l’auto-fiction souvent triste et ennuyeuse mais plutôt dans un univers foisonnant et bien barré où le roman d’action alterne avec des digressions assumées comme telles (l’auteur indique gentiment « fin de la digression » avant de reprendre le récit de ses aventures avec ses trois acolytes résistants). Le lecteur suit, amusé, les pérégrinations rocambolesques du héros Vaquette dont le leitmotiv est « je gagne toujours à la fin » mais aussi « même pas mort » ou « même pas mal ».
Avec un petit air de Desproges qui n’est pas pour me déplaire (goût des belles phrases, blague sur les juifs, un brin de misanthropie et une fausse misogynie) et des références à Hara Kiri, au professeur Choron ou aux inimitables Wampas, Vaquette, au-delà de sa dimension humoristique et provoc’, pose un regard critique et lucide sur notre société. De nombreuses références littéraires parsèment le livre avec des citations de Balzac, Kafka et autres, entre deux diatribes contre Télérama ou Le Monde et tous les représentants de la pensée politiquement correcte.

S’inspirant de son immersion dans le milieu underground parisien et notamment de sa fréquentation de Costes, ce livre est, sous ses dehors potaches, une vraie réflexion (pour ne pas dire un pamphlet) sur la place des artistes aujourd’hui. C’est aussi un livre sur la jeunesse et la capacité de rébellion qu’il faut veiller à ne pas perdre dans un monde de plus en plus formaté par la médiocrité et la consommation. A ce propos, les dernières pages du livre révèle un Vaquette émouvant (malgré lui ?) : « J’ai peur de perdre le goût du jeu, de regarder un matin le monde, et que tout cela ne m’amuse plus, peur de sombrer dans un ennui terrible. J’ai peur de devenir prudent, raisonnable – ne riez pas. »

En attendant de lire son deuxième livre intitulé "Du champagne, un cadavre et des putes" (qui promet d'être un polar social et néanmoins drôle), on peut écouter son excellent disque « Crevez-tous. Premier massacre », où la force des textes parlés chantés avec un flow de rappeur plus que de slameur à la petite semaine – je ne citerais pas de noms mais vous voyais qui je veux dire - est rehaussée par la guitare électrique.

Extrait (premières lignes du roman) :
« Fasciste », « ordure », « pourri », « enculé », « nazi », « ta mère elle suce des ours », tous hurlent, certains crachent, les plus lâches ou les plus courageux - nous ne parlerons que de cela - approchent pour me frapper, moi, je souris, serein : Dieu que la plèbe est orchidoclaste.
Digression Orchidoclaste. Du grec, « klaô », casser, et « orkidhion », couille. Fin de la digression.
Nous sommes en France au cœur de l’été 1944, les mains attachées dans le dos, je suis exhibé sur une estrade à la foule, et, tandis qu’ils s’approprient la fierté de ma victoire (« on est champions » - pourquoi ? t’as déjà joué au foot ? t’as déjà été t’entraîner tous les jours, pendant quinze ans, tendant tout ton être vers un but ?), j’attends patiemment le chapitre 43, « Ma Rangeo dans ta gueule », qui verra des militaires en armes disperser la foule pour me libérer - patience.
Je suis l'IndispensablE Tristan-Edern VAQUETTE, Dr ès Sciences, Vicomte de Gribeauval, Prince du Bon Goût, le plus grand héros que la résistance française ait connu. Voici mon histoire. »

Une interview pour faire mieux connaissance avec ce personnage étonnant ( vous l’avez peut-être déjà remarqué à plusieurs reprises dans l’émission « Ce soir ou jamais ») 
Et son site à visiter ici 
Merci à qui se reconnaîtra de m'avoir fait découvrir et aimer ce livre.








mercredi 13 octobre 2010

« Au hasard » de Bruno Gaia (Editions EP & LA)

Après ma critique de « Cocktail » de Laurent Herrou des éditions EP & LA, maison d’édition en ligne, voici mon avis sur « Au hasard » de Bruno Gaia, l’autre titre au catalogue de cette maison.
Un mot de l’auteur avant tout puisque c’est son premier livre publié : il a 35 ans, et quand il n’écrit pas ou ne compose pas de chansons, il est professeur d’anglais dans un collège situé dans une Z.E.P. en banlieue parisienne.

Le roman « Intense navette » sous-titré « Roman à clef dont la clé est un lotus » est plein d’humour et d’une écriture très maîtrisée, même si les notes en bas de pages m’ont semblé souvent superflues et gênantes pour la lecture. Cette histoire de cure-dent tombé par inadvertance dans une cuve à fromage vaut son pesant de cacahuètes. On y suit les destins entremêlés de Georges et Paul et on s’interroge sur la part de hasard dans le déroulement d’une vie.

Extrait : « Le malheureux concours de circonstances consista à faire transiter fort accidentellement le petit bout de bois épileptique de la bouche de Georges à une cuve, puis de la cuve à un fromage, puis du fromage à une autre bouche : celle d’une très vieille dame dont les muscles du larynx furent pris de violentes convulsions en l’ingérant, et qui mourut consécutivement d’un mélange assez spectaculaire d’asphyxie et d’arrêt cardiaque. Moche. »

La deuxième partie du livre s’intitule « Mensonges sans ordre apparent », elle est constituée de cinq nouvelles dont deux m’ont particulièrement séduite :

« Le goût du café » qui dissèque les rapports pervers entre une femme riche héritière et un bel écrivain qu’elle entretient jusqu’au jour où…tout bascule à cause du café renversé.
Extrait :
« Un récipient en verre qui avait contenu une grande quantité de café était brisé sur le carrelage.
Le café avait formé une mare maronnasse.
En la voyant, j'ai pensé : quel avenir est-ce qu'une voyante lirait dans ce marc-là ? »

« Fantômes »
J’ai énormément aimé cette nouvelle qui laisse voir un peu de lumière dans l’univers finalement assez sombre de l’auteur, malgré le rire noir ou jaune qui essaie souvent de le masquer. Il s’agit d’une histoire d’amour qui naît entre deux paumés sur une aire d’autoroute : on se croirait dans une nouvelle de Carver ou dans un bon film indépendant américain.
Extrait :
« La poésie est la langue des fantômes, et ses mots restent suspendus entre les mondes virevoltants et sans queue ni tête auxquels on nous force à participer quel que soit notre avis sur la question. »

Une lecture que je vous recommande donc (et un auteur à suivre) : le livre est en vente au format PDF sur le site (je précise que je n'ai aucune action dans l'affaire et que le directeur de la maison d'édition n'est pas un ami, ni même une vague connaissance): www.ep-la.fr





lundi 11 octobre 2010

L’Ecole anonyme bordelaise

Parce que l’art contemporain ne se limite pas à Jeff Koons ou Takeshi Murakami.

Parce que l’art n’est pas forcément réservé à une élite, aux collectionneurs, aux étudiants ou anciens étudiants des Beaux arts.

Parce que l’art contemporain ne se limite pas à la photo, la vidéo ou aux installations mais qu’il faudrait aussi ne pas oublier la peinture.

Parce qu’à Bordeaux aussi il y a des artistes qui pratiquent et revendiquent la peinture comme médium résolument contemporain.…

Pour toutes ces raisons (et quelques autres qui me sont plus personnelles), j’ai envie d’entamer cette nouvelle rubrique consacrée à l’art contemporain en vous présentant “l’école anonyme bordelaise”.

Sous cette bannière en partie ironique (car il ne s’agit ni d’école au sens de dogme, ni de total anonymat pour une partie des artistes affiliés), on retrouve avant tout une génération de peintres, tous vivants (ils ont moins de 40 ans), effectivement recensés ou originaires de la région bordelaise, et repérés par Perav’Gallery dont le maître d’œuvre Xavier Ferrere affiche un intérêt certain pour leurs travaux. A la manière d’un galeriste ou d’un commissaire d’exposition Xavier Ferrere constitue ainsi, par ses choix et ses rencontres, sa vision de ce que peut être l’art contemporain, au travers d’une pratique particulière (la peinture donc) et les différentes aspirations de chacun des artistes.

En visitant le site internet présentant une “vraie” galerie virtuelle, vous mettrez un nom sur une œuvre et une œuvre derrière un nom. Cette petite communauté informelle mais aux univers très singuliers, existe aussi hors du Net : elle a notamment investi la salle des pas perdus du hall de l’école de magistrature de Bordeaux il y a quelques mois.

Petit coup de projecteur sur cinq artistes qui me plaisent particulièrement par leur originalité et la force qui se dégage de leurs oeuvres :


Franck Garcia
"La peinture comme propos.(Et si ça coule c’est que c’est liquide).

Un portrait anonyme, une nature morte en mutation, une vanité en guise d’espace formel, une figuration muette, cherchant à “être” entre gestation et achèvement, flirtant avec le définitif et ouverte aux hasards. Juste pour déclencher, loin de l’esthétique “sympa” du moment, comme un réflexe de résistance, une pierre à l’édifice, une histoire sans titre, un titre sans histoire, des instantanés sans décor…
en détournant les limites du cadre visible."





                 Franck Garcia "Sans titre", Huile sur toile 55x46cm, 2007



                       Franck Garcia "Sans titre", Huile sur toile 120x80 cm, 2008


Julien Mokhtari






     Julien Mokhtari "Descente de croix",aérosol et huile sur toile 111x93 cm, 2007


Sophie Théaux


                                Sophie Théaux, sans titre, gravure 40x30 cm, 2006



Gwen Marseille



                         Gwen Marseille"Sans titre", huile sur toile 116x80 cm, 2006



Nathaniel Raymond






Et parce que les trouve jolis, voici l'affiche et le flyer de l'expo à l'école de la magistrature :




http://www.peravgallery.com/

dimanche 10 octobre 2010

Dominique A « Un bon chanteur mort » (La machine à cailloux)


J’adorais Dominique A l’auteur-compositeur-interprète, capable d’accrocher à la fois le cœur, le cerveau et les oreilles de l’auditeur. J’aimais beaucoup Dominique A, l’homme, tel que je le percevais dans ses interventions à la radio (chez Bernard Lenoir notamment, sur France Inter) : quelqu’un de curieux de la musique des autres mais aussi avide de littérature (il a d’ailleurs participé à un projet collectif avec des musiciens et auteurs) et d’art en général. Je peux dire dorénavant que je suis séduite et convaincue par Dominique A, l’écrivain. Dans un joli petit livre à la couverture rose, il raconte comment il est devenu artiste et livre modestement (ce n’est pas la moindre de ses qualités) son expérience de créateur, ses tâtonnements et la place laissée au hasard. L’émotion envahit le texte lorsqu’il est question de rencontres artistiques et de création collective, quand il rencontre sur les bancs du lycée un certain Frédéric avec qui il fonde un groupe. Emotion du lecteur aussi quand il raconte la première fois qu’il est monté sur scène à 14 ans et comment il s’y est senti chez lui.

Bien loin de la simple biographie d’un musicien, ce livre ouvre des perspectives sur la création artistique, c’est d’ailleurs l’ambition de la collection Carré des éditions La machine à cailloux, telle que présentée sur le quatrième de couverture : « la collection invite les musiciens à réfléchir et à écrire sur la création et son processus ». L’objectif est atteint avec Dominique A qui s’appuie parfois sur les mots des autres pour mieux exprimer sa pensée et son ressenti, ceux du peintre symboliste Odilon Redon en particulier.

Extrait :
« Je prends les idées comme des chances qui me sont données d’aller à la rencontre d’une histoire ou d’une atmosphère que je ne connais pas encore, et de me fier à mon intuition au moment de faire des choix : le meilleur choix possible étant de prendre le chemin le moins dégagé, souvent celui qui nous engagera le plus à voir ailleurs. C’est là qu’il faudra aller. Quel intérêt de savoir à l’avance où on va ? On le sait déjà, va, où l’on va. »