Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

jeudi 30 septembre 2010

"Photo-photo" de Marie Nimier (Gallimard)

Un livre dispensable, à conseiller aux fans de Marie Nimier ....ou de Karl Lagerfeld.
Malgré son titre, "Photo-photo" parle assez peu de photo finalement mais bien plus de l'apparence de Karl Lagerfeld ou des problèmes de vision de Marie Nimier (vous n'ignorerez plus rien du glaucome après la lecture de ce livre). Il y a également une histoire de sosie de l'auteur qui n'a strictement aucun intérêt et un gentil employé d'hôtel nommé Nadir pour lequel l'auteur a l'air d'en pincer.
Il me semble que le problème réside dans le fait que Nimier me parvient pas à choisir son registre : réflexion sur l'art (Edouard Levé : sa vie, son oeuvre, son suicide), auto-fiction (Marie Nimier et son manuscrit, Marie Nimier et son compagnon alcoolique parti au Québec, Marie et ses baskets tilleul, Marie et ses ongles rouges vernis pour la photo prise par Karl pour un article d'un magazine sur la rentrée littéraire, Marie va chez l'ophtalmo...)ou encore livre pour enfants (le personnage d'Huguette Malo et le dessin de la petite fille aux cheveux gris). Bref, un roman très bancal, nombriliste mais surtout vain et ennuyeux.
C'est en grande partie pour Edouard Levé que je me suis intéressée à ce livre (n'ayant jamais lu de livre de Marie Nimier même si je connais un peu son histoire-et celle de son père) et de ce côté là, le livre ne tient pas ses promesses : Edouard Levé n'est évoqué qu'à titre anecdotique et ses oeuvres ne sont que des toiles de fond des petites aventures insipides de Marie Nimier, l'écrivain aux baskets couleur tilleul et au vernis rouge.

dimanche 26 septembre 2010

"Naissance d'un pont" Maylis de Kerangal (Verticales)


Maylis de Kerangal  réussit avec "Naissance d'un pont" un des meilleurs romans de la rentrée littéraire. Roman à l'américaine (elle a beaucoup lu Faulkner et Oates)¸ western moderne porté par un souffle épique impressionnant dans une langue parlée qui sonne toujours très juste et qui coule comme un flot (flow)
Dans  cette épopée le lecteur est embarqué dans une nouvelle conquête de l'Ouest : ouvriers¸ ingénieurs¸ hommes¸  femmes¸  immigrés¸ indiens¸  quelque soit leur âge et leur histoire personnelle tous vont vers la Californie et la ville (imaginaire) de  Coca mettant tous leurs espoirs dans la  construction d'un pont
Parce que construire un pont ce n'est pas qu'une utopie abstraite¸ Kerangal s'attarde à la description des matériaux utilisés des opérations techniques et surtout des corps : corps au travail¸ corps désirants¸ corps frustrés¸ corps blessés.
La naissance du pont est envisagée selon toutes ces dimensions : politiques¸ économiques¸ sociales sans jamais oublier l'envers du décor (solitude prostitution beuveurie exploitation).
Les personnages qui ont l'ampleur des personnages de romans américains sont mémorables  Summer Diamantis la jeune chef de chantier¸  Soren venu d'Anchorage homme froid et taciturne qui a enfermé sa petite copine avec un ours¸ Georges Diderot et Katerine Thoreau (appréciez au passage le choix des noms) auxquels Kerangal offre une des plus belles scènes d'amour qu'il m'ait été donné de lire (sans une once de miévrerie ou de vulgarit鸠 à peine esquissée en réalité).
Bref un livre à lire de toute urgence.

Extrait

L’avion amorce sa descente, à cinquante miles de là. Les passagers remuent les cervicales et regardent leur montre, ils ont faim, l’hôtesse de l’air remonte lentement le conduit central, impeccable, chignon banane et collants chair, jette de brefs coups d’œil latéraux afin de vérifier les boucles des ceintures et l’inclinaison des sièges, et chaloupe si doucement les hanches qu’elle calme de la sorte les passagers les plus aérophobes, toujours plus inquiets lors de l’atterrissage. Georges Diderot écrase son profil contre la double focale du hublot, il salive, il tressaille : le théâtre des opérations. Here we are ! – il chuchote dans ses mains brûlantes jointes en cornet autour de bouche. Deux zones immenses et siamoises sont soudées l’une à l’autre par une couture serpentine et survolé de la sorte, c’est un schéma d’une folle puissance, Diderot plisse les paupières, son cœur bouge, il est touché.
Douze mille pieds. La surface terrestre précise sa partition binaire : à l’Est, c’est une étendue claire, céruse crayeuse tirant sur le jaune pâle, chaume semé d’aiguilles convergeant en pelote métallique, à l’Ouest, un massif obscur, mousse noire aux reflets émeraude, dense, irrégulière. Dix mille pieds : la zone blanche vibre, crépite, des milliers d’éclisses éparpillées étincellent quand la zone noire, elle, se tient impénétrable, absolument close. Huit mille pieds. Une ligne de front apparaît qui agence ces deux zones, contre laquelle elles se frottent ou coulissent à la manière de deux plaques tectoniques le long d’une ligne de faille : le fleuve. Sourire de Diderot, sourire de connivence. Cinq mille pieds. Pister à présent le cours du fleuve qui vertèbre l’espace, l’articule, y fraye un souffle, un mouvement qui le doue de vie. Trois mille pieds. Observer souverain les variations chromatiques de la rivière – rouge brique argileux le long de berges, foncé brun puis violacé sur le médian du lit, ombres turquoises en bord de mangroves et langues blanches dans le creux des méandres – incision de couleur au sein de cet espace clavé en noir et blanc. Deux mille pieds. À toute allure scanner le sol qui se complique, il y a du tirage en bas, ça guerroie, ça disjoncte : topographie de l’affrontement et tension du relief, il faudra faire attention. Mille pieds. Basculer la tête en arrière et inspirer largement, fermer les yeux, c’est quoi le chantier ? Rapporter l’un à l’autre ces deux paysages, voilà, c’est ça le chantier, c’est ça l’histoire : frittage électrique, réconciliation, fluidification les forces, élaboration du rapport, c’est ça ce qu’il y a faire, c’est ça le travail, c’est ce qui m’attend. Oh Lord !

vendredi 24 septembre 2010

Gradignan (33) : capitale du livre de poche du 1er au 3 octobre prochain

Premier salon dédié au livre de poche en France, Lire en poche prend de l’ampleur cette année pour sa sixième édition : plus d’auteurs, plus de partenaires, une présence renforcée sur la toile (on peut être ami avec eux sur facebook), une affiche qui claque et un thème fédérateur : littérature et histoire. Et surtout c’est toujours gratuit et toujours à Gradignan près de Bordeaux. Ca se passe le premier week-end d’octobre (vendredi, samedi et dimanche, de 10h à 19h), alors notez le sur vos tablettes.


Des auteurs invités l'an dernier à Lire en poche 

Les invités d’honneur (Irène Frain et Deon Meyer) ne m’enthousiasment pas spécialement mais quand on explore le programme, on voit qu’il y en aura pour tous les goûts littéraires et tous les âges (polar, jeunesse, petits éditeurs, etc.) … et puis quand il y a des livres et des gens, c’est toujours intéressant.

Rencontres avec des auteurs, des éditeurs, colloques, spectacle (adaptation d’un roman de Thomas Bernhard), expositions, remise de quatre prix littéraires (littérature française, littérature traduite, littérature jeunesse et roman historique) dont les jury sont composés de libraires, de bibliothécaires, d’étudiants de la filière métiers du livre de l’université de Bordeaux 3, de lecteurs de la médiathèque de Gradignan.


Je prévois bien sûr d’y aller et mon choix s’est particulièrement porté sur la journée de dimanche pour assister à deux rencontres et une projection et aussi fureter sur les stands et prendre des photos :

-Carte blanche aux Éditions L’Arbre Vengeur à 10 h
Avec : David Vincent et Nicolas Étienne, éditeurs, Bruce Bégout, Jean-Louis Bailly, Didier Pourquié et Jean-Luc Coudray, auteurs



- Carte blanche aux Éditions Finitude à 14 h
Les Éditions Finitude présenteront leur travail d’éditeur ainsi que le premier numéro de leur revue littéraire, Capharnaüm.
Avec : Emmanuelle Boizet, éditrice

- Projection de "A comme Amour, B comme Book", une vidéo de Ellen Carenbauer-Hazera avec musique originale de Michaël Hazera. Ce film de 45 minutes, réalisé avec la coopération de la Bibliothèque Municipale de Bordeaux Mériadeck et la Librairie Mollat, sous forme d’un abécédaire, est avant tout un regard amoureux sur le livre et le monde du livre. En 26 séquences d’environ 2 minutes chacune, le spectateur est invité, à travers les lettres et les mots, à visiter/revisiter divers lieux et activités relatifs aux bibliothèques et librairies, ainsi qu’à revivre quelques-unes de ses propres expériences de la lecture et l’écriture. 

Tout le programme sur le site :

jeudi 23 septembre 2010

« Nagasaki » d’Eric Faye (Stock)


Un homme mesure au double centimètre la quantité de jus d’orange restant dans la bouteille, il a l’impression (la certitude ?) que le niveau a beaucoup baissé pendant son absence. Il surveille sa maison à distance depuis son lieu de travail. Encore un paranoïaque célibataire quinquagénaire me direz-vous ? Et bien non, c'est vous qui avez tort : il a raison de se méfier puisqu’un jour il voit distinctement une silhouette de femme dans l’écran, une femme qui se fait un thé, dans sa cuisine, comme si elle était chez elle, et d’une certaine manière elle l’est… Arrêtées puis interrogée par la police, elle avoue candidement qu’à 58 ans, au chômage et sans famille, elle s’était retrouvée à la rue et avait pris l’habitude de trouver refuge chez cet homme pendant ses absences, et aussi dans deux autres maisons habitées elles aussi.



Cette histoire pour le moins étonnante de deux étrangers, sensiblement du même âge, qui vivent presque ensemble sans le savoir, partagent le même appartement, est une histoire vraie : un fait divers qui fit la une des journaux japonais en 2008.
Car on est bien au Japon et précisément à Nagasaki, ce qui se sent dans chaque page imprégnée de culture japonaise : livre d'Edogawa Ranpo bentos, kamis, films de yakuza et robot humanoïde.



Au-delà de l’incongruité du fait divers, c’est l’intimité qui est au cœur du livre : ces deux personnes ont vécu dans l’intimité l’une de l’autre et la femme squatteuse connaissait tous les tics et habitudes de ce vieux célibataire solitaire.

Un livre très réussi d’un auteur qui m’était jusque-là inconnu : une belle découverte qui pourrait bien me donner envie de lire les autres romans d’Eric Faye.

Que reprocher alors à ce roman ? Sa longueur, peut-être. Bien que je n’ai pas pour habitude de formuler ce genre de critique (en général, je formule même la critique inverse), je dois avouer que ce roman, lu d'une traite dès mon retour de la bibliothèque, m’a paru trop court. J’aurais avec plaisir lu 50 ou même 100 pages de plus, devenant moi-même la troisième occupante de cet appartement (car il est des livres comme des appartements : on se sent mieux dans certains que dans d'autres), piquant un peu de jus d’orange et un yaourt de temps en temps dans le frigo en espérant que les deux autres ne s’en aperçoivent pas. Tant pis, j'irai squatter un autre livre : non plus un appartement japonais mais un pont quelque part en Californie (critique de "Naissance d'un pont" de Maylis de Kerangal à venir). 


Extrait :
"Je me dis qu'il faudrait inscrire dans toutes les constitutions du monde le droit imprescriptible de chacun à revenir quand bon lui semble sur les hauts lieux de son passé. Lui confier un trousseau de clés donnant accès à tous les appartements, pavillons et jardinets où s'est joué son enfance, et lui permettre de rester des heures entières dans ces palais d'hiver de la mémoire. Jamais les nouveaux propriétaires ne pourraient faire obstacle à ces pèlerins du temps. "

mercredi 22 septembre 2010

"Olive Kitteridge" d'Elizabeth Strout (Ecriture, L'Archipel)


Qui est Olive Kitteridge ? On découvre cette femme ordinaire, qui n'a rien d'une héroïne, à travers les autres d'abord, son mari, son fils, de simples connaissances et des anciens élèves de cette prof de maths pas commode. De la quadragénaire peu aimable qui terrorise ses élèves à la dame de 74 ans qui, veuve, décide de profiter encore un peu de la vie avec un veuf qu'elle détestait autrefois, le jugeant prétentieux et snob parce que sortant de Harvard. 

On en met du temps à s'attacher à cette Olive et pour cause ....elle n'est qu'humaine, pleine de failles et de contradictions.
Très intelligemment l'auteur la fait apparaître d'abord comme un personnage très secondaire (ne sommes-nous pas parfois des personnages secondaires de notre propre hstoire ?) et antipathique : on comprend que son mari, pharmacien, ait eu le désir de la quitter pour sa toute jeune et gentille employée, on comprend que ses élèves ne l'aimaient pas, que son propre fils avait peur d'elle... Et puis, de manière très subtile, sans apitoiement, en quelques lignes, l'auteur nous dévoile des coins sombres de l'histoire familiale d'Olive, un de ces événements dont on ne se remet jamais tout à fait. Au milieu d'un quotidien banal, plein de frustration et parfois de colère ou de désespoir, quelques événements majeurs se détachent : le départ du fils unique à l'autre bout du pays, une prise d'otage à l'hôpital où Olive n'aurait même pas dû se trouver si elle n'avait eu une envie pressante d'aller aux toilettes au retour d'une soirée au restaurant, et puis l'accident cardiaque de Henry, son mari.    



Un livre qui, par sa composition en chapitres indépendants, plaira autant aux amateurs de nouvelles qu'aux fans de gros roman polyphonique s'étalant sur des dizaines d'années.
Ce roman / recueil de nouvelles a valu le Pulitzer à son auteur et cela est bien mérité tant ce livre, véritable portrait de l'Amérique d'aujourd'hui et d'hier est maîtrisé de bout en bout (même si je trouve la fin un peu trop optimiste) et écrit avec une finesse peu commune. La comparaison entre ce livre et ceux de Jonathan Franzen, Carson Mac Cullers, Paula Fox ou même Raymond Carver, le maître de la nouvelle, s'impose.
Remise du prix Pulitzer à Elizabeth Strout par le président de l'Université de Columbia.
 
Merci à Blog-O-Book et aux éditions de l'Archipel grâce auxquels j'ai pu lire ce livre avant même sa sortie en librairie (ce qui ajoute encore au plaisir d'avoir découvert un grand écrivain et un grand livre).

mardi 21 septembre 2010

A la découverte d'un éditeur en ligne : interview de Thomas Dreneau des éditions E P & L A

Afin de mieux appréhender les enjeux et les possibilités de l’édition en ligne, j’ai interviewé Thomas Dreneau, créateur d’une toute jeune maison d’édition en ligne qui a déjà publié deux ouvrages (j’ai déjà parlé de « Cocktail » ici et je parlerai de « Au hasard » quand je l’aurai terminé). Merci à lui de s’être prêté au jeu des questions/réponses et longue vie à cette maison d’édition indépendante portée à bout de bras par un vrai passionné de littérature.


1) Qui êtes vous, Thomas Dreneau ? Quel est votre parcours ? Aviez – vous déjà travaillé dans le milieu de l’édition avant de fonder la revue Arès puis la maison d’édition E P & L A ?

Outre que je dirige la Revue Arès, je suis créateur de la maison d’édition en ligne E P & LA. Je fais paraître des livres sous format PDF, et j’ai publié récemment le nouveau roman de Laurent Herrou, Cocktail, ainsi que le premier livre de Bruno Gaia, Au Hasard.
En ce qui concerne mon parcours, j’avoue qu’après des études d’histoire, je me suis tourné vers l’écriture. Si j’ai pensé suivre une formation pour devenir éditeur, très vite j’ai abandonné l’idée en raison de la difficulté des concours, ou encore faute d’intérêt réel pour l’enseignement proposé par les écoles spécialisées dans ce domaine.

2) Quand et comment vous est venue l’idée de fonder une maison d’édition en ligne ?

Je n’ai pas perdu espoir, et après la création de mon blog intitulé Revue Économique, Philosophique et Littéraire Arès (Revue Arès en abrégé), j’ai décidé d’investir plusieurs milliers d’euros pour créer un véritable site qui puisse me permettre le téléchargement payant de livres électroniques.

3) Combien de temps s’est écoulé entre le moment où vous en avez eu l’idée et le moment où les deux premiers livres, celui de Laurent Herrou et celui de Bruno Gaia, ont été mis en ligne et proposés aux acheteurs potentiels ?

Je dirais un peu plus d’un an. En effet, dès la création de mon blog, j’avais envie de devenir éditeur. J’avais même proposé - sans succès - à quelques personnes de créer un site pour moi. J’ai donc patienté en écrivant régulièrement des chroniques sur mon blog, avant de me décider à franchir le pas et de mettre en place le site qui, outre les critiques sur la littérature, l’économie et la philosophie au sein de la revue Arès (je compte toujours sur l’appui de quelques collaborateurs réguliers dont Brigitte Dujardin, Nicolas Brulebois, Fabien Montes,…), propose dorénavant des livres à la vente dans la rubrique « maison d’édition ».

4) Comment avez-vous trouvé vos auteurs ? Parlez-nous d’eux.

Disons que pour Laurent Herrou, par exemple, j’étais un inconditionnel de l’œuvre de Guillaume Dustan. Par conséquent, ayant lu l’ensemble de son œuvre, j’ai voulu élargir ma connaissance de ce dernier en me plongeant dans les ouvrages publiés par sa collection, Le Rayon [gay]. C’est dans cette dernière que j’ai découvert en particulier le livre de Laurent Herrou, Laura (Balland, 2000). Cet ouvrage composite, c’est-à-dire mêlant fiction, journal intime, dialogues téléphoniques et « polar homo», m’a enthousiasmé ; à tel point que j’ai acheté son livre suivant, Femme qui marche (H&O, 2003). À la lecture de ce nouveau roman, je pensais avoir découvert un auteur, et j’ai donc décidé de le contacter via Facebook. Ce dernier m’a répondu et m’a envoyé son dernier livre, Je suis un Écrivain (Publie.net, 2008). Ainsi, j’ai chroniqué cet ouvrage pour mon blog, puis, suite à une correspondance suivie par mails, Laurent Herrou, qui connaissait mon intérêt pour Dustan et les livres du Rayon, m’a proposé un petit livre sur un cocktail réunissant les auteurs de cette collection. Connaissant parfaitement l’œuvre de Laurent Herrou, et voyant surtout le lien prégnant qui existait entre le manuscrit et ses précédents livres (cette notion de double encore fragmentaire par rapport à Femme qui marche, le rapport complexe entre l’écrivain et le lecteur, le lien peu ou prou conscient avec l’art contemporain au niveau de l’écriture,…), j’ai donné mon accord pour travailler avec lui sur Cocktail ; d’autant que l’auteur avait déjà publié son précédent livre sur la toile par le biais de l’éditeur en ligne Publie.net.
Quant à Bruno Gaia, j’ai eu la chance de le rencontrer sur mon lieu de travail. Celui-ci m’a tout d’abord proposé des nouvelles que j’ai publiées sur mon blog. Puis, j’ai réussi à le convaincre de tenter l’aventure du net. Je trouvais, en effet, que Gaia avait du talent ; et j’ai pu mieux connaître son style à partir du roman et autres nouvelles qu’il a bien voulus me faire lire, et que j’ai, par conséquent, décidés de publier.

5) Retravaillez-vous les manuscrits avec les auteurs ou les publiez-vous tels quels ?

Plusieurs lectures sont nécessaires avant toute publication (les auteurs publiés par moi-même trouvent que je suis plutôt exigeant vis-à-vis d’eux!). Outre les corrections, j’ai proposé à Laurent Herrou d’ajouter une préface de sa plume, ainsi qu’une postface rédigée par Nicolas Brulebois lequel est, lui aussi, un bon connaisseur des livres de Dustan et du Rayon. Pour ma part, il était essentiel de replacer l’ouvrage dans le contexte de l’époque et de ce que je considère comme une aventure littéraire.
Pour Bruno Gaia, le roman (« Intense navette ») faisait partie d’un projet commun qui comprenait également plusieurs nouvelles (« Mensonges sans ordre apparent ») dont la dernière demeure, selon moi, la meilleure.

6) Aviez-vous des relations dans le monde de l’édition « papier » ou numérique avant de fonder votre maison ?

Avec la création de mon blog Revue Arès, j’ai surtout tissé des liens avec les écrivains. Pour les éditeurs, il était plutôt difficile d’avoir des relations rapprochées ; étant donné que je chroniquais leurs livres, et pas toujours pour en dire du bien…

7) Votre métier de directeur de maison d’édition est-il votre unique activité professionnelle ou avez-vous une autre activité ?

Non, je travaille également en tant que documentaliste à temps partiel dans un collège ; ce qui me laisse le temps pour vaquer à mes occupations littéraires.

8) Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de votre maison ? Quels seront les prochains ouvrages à paraître ? Avez-vous un calendrier précis ?

Je cherche avant tout à créer un espace de liberté, soit que la seule chose que je demande à un auteur, c’est d’avoir un univers personnel. Je ne veux pas créer un moule dans lequel chacun doit entrer absolument.
En ce qui concerne les futurs livres qui doivent paraître, outre les manuscrits reçus régulièrement et que je continue à lire, je pense publier l’année prochaine un ouvrage collectif sur le thème de la littérature ou l’écriture en soi (Laurent Herrou, Bruno Gaia, Nicolas Brulebois, etc.).

9) Comment procédez-vous pour faire la publicité de E P & L A ? Misez-vous beaucoup sur le relais des blogs littéraires ? A combien de blogueurs avez-vous déjà envoyé vos deux ouvrages publiés ?

Il est vrai que je mise beaucoup sur le réseau des blogs. J’ai, d’ailleurs, envoyé les ouvrages de Bruno Gaia et Laurent Herrou à une dizaine d’entre eux. Sans parler des sites et autres revues littéraires…

10) Et les critiques littéraires de la presse « traditionnelle » ? Pensez-vous qu’ils sont toujours prescripteurs ? Votre objectif est-il aussi de faire parler de vos livres dans ces médias ?

Pour l’instant, il m’apparaît compliqué de faire appel aux critiques littéraires de la presse « traditionnelle », puisque je suis un petit éditeur, et puisque, d’autre part, mes publications touchent surtout ceux qui ont l’habitude de côtoyer internet. À ce propos, il est triste qu’aujourd’hui encore certains se posent la question de l’avenir de l’édition en ligne ; alors que désormais celle-ci existe et vit dans le présent.

11) Avez-vous déjà eu des premiers commentaires de lecteurs ? Quels en sont la teneur ? En êtes-vous satisfait ?

Oui, je commence à recevoir des commentaires positifs ou négatifs sur les livres que j’ai publiés. Les commentaires élogieux de blogueurs font autant plaisir à moi-même qu’à mes auteurs ; car je défends, bien entendu, ce que j’aime.

12) Que pensez-vous du monde de l’édition aujourd’hui ? Pensez-vous que l’avenir de l’édition est dans l’édition en ligne ?

Je suis persuadé que l’édition en ligne doit permettre de transcender les frontières. D’un autre côté, l’édition en ligne va certainement provoquer une explosion de l’offre de livres en raison du peu de moyens demandés pour la sortie de n’importe quel ouvrage. Enfin, il importera de faire la part entre l’apport d’un point de vue quantitatif et le besoin de faire triompher les « vrais livres » auprès de l’ensemble des lecteurs. L’équilibre sera difficile à trouver, mais il y aura toujours des hommes et des femmes qui aiment la littérature en général et les écrivains en particulier au point de leur rester fidèles et d’assurer une postérité à ces derniers (Gracq).

13) Envisagez-vous de publier, à terme, certains ouvrages en version papier ?

Il est important de garder le contact avec l’édition traditionnelle, car ce qui me paraît fondamental est ce besoin de faire connaître des auteurs qui n’ont pas encore trouver leurs lecteurs ou qui ont encore du mal à toucher ceux-ci.

14) Recevez-vous beaucoup de manuscrits de jeunes auteurs voulant être publiés ? Si oui, les trouvez-vous de qualité ?

Je reçois de temps en temps des manuscrits, mais je me rends compte qu’il manque encore cette habitude chez beaucoup de faire parvenir leurs textes sous forme de pièces jointes dans un mail. Il y a encore ce fantasme du livre qui risque d’être volé par un tiers, alors que chacun sait que des manuscrits sous forme papier se perdent ou disparaissent aussi dans l’édition traditionnelle. Ou alors certaines personnes n’hésitent pas à me demander de lire leurs essais ou chroniques sur le web. Sans parler de ceux qui pensent que je vais tout de suite les publier dans ma maison d’édition…

15) Pour finir, selon vous, s’il y avait un seul livre de la rentrée littéraire à lire, hormis les vôtres, lequel serait-ce ?

Me permettez-vous de citer deux titres? Tout d’abord, je songe à l’excellent roman de l’écrivain d’origine algérienne Yahia Belaskri, Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, lequel doit paraître bientôt aux éditions Vents d’ailleurs. Ensuite, j’éprouve en ce moment un plaisir rare de lecture avec L’âme charnelle (Éditions Bartillat), journal (1953-1978) de Guy Dupré, auteur de ce classique de la littérature française, Les fiancées sont froides (La table ronde, 2009).

Le site de la maison d'édition où vous pourrez acheter les livres des éditions E P & L A :






































lundi 20 septembre 2010

"Gros-Câlin" de Romain Gary


« Gros-Câlin » est un des quatre romans publiés par Romain Gary sous le nom d’Emile Ajar dans les années 70. Au-delà de l’amusante supercherie qui lui permit d’ obtenir deux fois le Goncourt et de mystifier les journalistes, il faut reconnaître la valeur de ces romans, et en premier lieu de « Gros-Câlin ». Ce roman raconte l’histoire de Cousin, un homme de 37 ans, célibataire et statisticien (facteur aggravant il est vrai) qui vit en plein Paris avec son python prénommé Gros-câlin. Dans son univers, figurent aussi des objets auxquels il parle, notamment les portraits de Jean Moulin et Pierre Brossolette accrochés au mur, un voisin militant politique acariâtre, une belle collègue en mini-jupe à qui il n’ose pas parler tout en rêvant de l’épouser, les « bonnes putes » évoquées avec beaucoup de tendresse, une femme plus très jeune se trimballant son perroquet dans un panier, un ventriloque recyclé dans la thérapie de groupes, etc…

Cet excellent roman se lit d’une traite, le sourire aux lèvres car il est drôle, truculent, plein d'inventions langagières, tout en ayant un fond social (c’est de la solitude dans le Paris des années 70 qu’il est question ici). Le style faussement relâché avec de nombreuses trouvailles littéraires (expression tronquée notamment) ajoute au plaisir de lecture. Une superbe entrée en matière dans ma découverte de l'œuvre de Gary il y a quelques mois déjà.

samedi 18 septembre 2010

« Cocktail » de Laurent Herrou (E P & L A)


Parce qu’aujourd’hui les livres ne sont pas que de papier, je ferai dorénavant sur ce blog une place pour les livres publiés sur Internet. E P & L A (pour Economique, philosophique, littéraire Arès) est une maison d’édition en ligne qui édite pour l’instant ses deux premiers ouvrages. « Cocktail » de Laurent Herrou est le premier que j’ai eu l’occasion de lire.


Je suis peu versée dans la littérature gay et l’autofiction (exception faite de Chloé Delaume) n’est pas vraiment ma tasse de thé. Donc ce n’était pas forcément bien parti entre moi et ce texte, et pourtant…je suis curieuse et je voulais voir ce qu’il en était de ce livre. Finalement, je ne peux pas en dire que du mal.

Si ce texte m’a intéressé, c’est en tant que document autobiographique sur l’expérience d’un jeune écrivain gay publié à Paris dans une collection dirigée par Guillaume Dustan aux éditions Balland au tournant des années 2000. En effet, le cocktail dont il est question ici est celui qui a lieu suite à la publication du premier roman de l'auteur, "Laura". On vit cette réception de l’intérieur avec l’auteur /narrateur et c'est cette dimension presque micro-sociologique qui m'a intéressée.D'autre part, la post-face de Nicolas Brulebois est très éclairante pour le lecteur qui, comme moi serait peu familier de l'oeuvre et de la collection de Dustan. 
Pour autant, je n’ai pas été convaincue par le style et notamment l’utilisation des initiales qui perturbent beaucoup la lecture, et le fait que l’auteur écrive « c’est fatigant les initiales » ne suffit pas à le dédouaner de ce qui constribue, selon moi, à déshumaniser les personnages. Nul doute cependant que les admirateurs de Dustan trouve dans ce cocktail de quoi apaiser leur soif. 

Merci à Thomas Dreneau des Editions E P & L A de m’avoir envoyer cet ouvrage.

Vous pouvez vous procurer cet ouvrage en téléchargement sur le site de la maison d'édition où vous trouverez également les articles très intéressants de la revue Arès (en accès gratuit) :  http://www.ep-la.fr/
Un autre texte de Laurent Herrou a été publié sur le site de François Bon : "Je suis un écrivain" : http://www.publie.net/




vendredi 17 septembre 2010

"Suite suisse" d'Hélène Bessette (Léo Scheer)


Ce livre est le deuxième que je lis d'Hélène Bessette : à nouveau c'est  le choc et la certitude d'être en présence d'une grande voix de la littérature. Ici, ce n'est plus Ida qui délire mais Hélène elle-même (ou faut-il l'appeler Fi Bess, comme elle le fait dans ces pages ?).
Ce livre autobiographique raconte l'exil plus ou moins forcé d'Hélène Bessette en Suisse et ses tentatives pour trouver du travail et s'intégrer. Cette Suisse se révèle faussement neutre et faussement bienveillante et l'écrivain ne s'y sent pas à sa place, toujours menacée d'être mise à la porte. 


Mon ami, Seb, libraire sachant lire (et qui a fait des études de lettres) prétend que Duras a tout piqué à Bessette. Il est vrai que Duras ne tarissait pas d'éloges sur Bessette et qu'il y a plus d'un point commun entre les deux styles. La composition du texte en phrases courtes, très courtes, autant d'uppercuts frappant le cerveau du lecteur. Des expressions qui reviennent en boucle, comme une ritournelle obsessionnelle : dans "Suite suisse", c'est "je craque une allumette", "je vais au tea room". Deux expressions m'ont particulièrement frappé "c'est à crever" et "juste la tombe" : ce qui rapprocherait presque Bessette d'un autre écrivain maudit, lui aussi autant rejeté du petit milieu littéraire parisien que se condamnant lui même à l'exil intérieur : Jean-Pierre Martinet. Mais Bessette n'oublie jamais de laisser percer un peu d'ironie et de décontraction (à travers l'utilisation de mots en anglais par exemple) entre ses mots. 

Comme le suggère F. Giorgetti dans la post-face, Bessette, parce qu'elle privilégie les monologues et par la force de son style, gagnerait à être lue à haute voix, voire à être adoptée au théâtre - comme Martinet ajouterais-je. 
En refermant ce livre, qui rejoindra ma bibliothèque à côté d'"Ida ou le délire", j'ai deux envies : lire la biographie que Julien Doussinault a consacré à Hélène Bessette, femme et écrivain que j'ai envie de connaître mieux et lire tous les autres livres de Bessette que Léo Scheer a réédité dans la collection Laureli (puisque les autres publiés chez Gallimard il y a plusieurs dizaines d'années sont apparemment très difficiles à trouver).               

Extrait :

Voici la chose la plus désolante du Monde.
Cette indifférence. Le masque de l'indifférence blanche.
Ce silence.
La crauté blême des visages rigides.
Les bouches glacées.
Pendant tout le mois (le mois de renvoi) qui précède le départ. le mois où l'esclave ssaie d'échapper à la mort par inanaition. Où l'esclave du XXème siècle est moins qu'un affranchi.
Ignorant la moindre bienveillance
Personne n'a jamais dit
Je connais quelqu'un qui
Avez-vous été voir
Vous devriez aller
Connaissez vous
Parce que je suis la romancière Fi Bess ?

mercredi 15 septembre 2010

"Mrs Dalloway" de Virginia Woolf

Une fois n'est pas coutume, cette critique de livre n'est pas de moi mais de Frédéric : sachant qu'il lisait "Mrs Dalloway", j'ai été curieuse de savoir comment un homme pouvait lire ce livre... 


Je termine la lecture de La ferme africaine de Karen Blixen. Le récit quasi quotidien de son expérience au Kenya dans les années vingt. Paysage, animaux, coutumes, intempéries, personnages, événements ; tout est réel. Karen Blixen a en effet vécu une quinzaine d’années au Kenya, exploitant une plantation de café. Je revois les images d’Out of Africa, Meryl Streep résolument fondue dans ces paysages.

Pendant ce temps-là, à l’opposé, à Londres, dans le quartier de Westminster, Mrs Dalloway dit qu’elle s’occuperait elle-même des fleurs.

Avant d’être encouragé par Marianne à lire Mrs Dalloway, je rangeais ce roman dans l’effroyable catégorie des livres qu’il faut avoir chez soi, mais dont on n’est pas vraiment sûr qu’on aura envie de les lire un jour. Sans doute s’éclairait encore faiblement en moi l’image un peu fanée de The Hours (malgré le faux nez de Nicole Kidman), ou quelque impression lointaine de ce genre. Toujours est-il que sans connaître vraiment Virginia Woolf, je m’en faisais l’idée qui peut se dégager des premières pages de Mrs Dalloway, une femme de la bourgeoisie londonienne qui s’adonne à la littérature par loisir. Au terme de ma lecture, je me dois de corriger cette injustice faite à Virginia Woolf et Mrs Dalloway.

Ce qui m’a d’abord marqué dans Mrs Dalloway, c’est la dynamique du roman. Une construction où le récit n’est pas, loin s’en faut, l’essentiel. Le déroulement de la journée, la traversée de Londres, la soirée mondaine ne constituent finalement que le cadre tangible de la perception du réel que nous propose Virginia Woolf. C’est par petites touches que cette impression s’installe. Mêlés au réel, les émois et les névroses, les faits ordinaires d’où soudain jaillit l’inattendu ; Virginia Woolf ne décrit pas de lieux, ne raconte pas une histoire, elle anime sa vision du réel. Les sonneries de Big Ben rappellent régulièrement le lecteur au temps et à l’espace, mais Virginia Woolf dessine une réalité complexe, réelle ou intuitive, tangible ou instable, vécue ou rêvée.

J’ai aussi été frappé par la grande intensité des émotions, particulièrement des deux personnages qui semblent souvent ne faire qu’un : Clarissa Dalloway et Septimus Warren Smith. Toujours dans cette oscillation entre réel (aller chez le fleuriste, se promener dans Regent’s Park) et irréel, il se dégage une violence inouïe de ces deux vies. Pour Clarissa, c’est le contraste qui est saisissant, entre une vie bourgeoise apparemment lisse et parfaite, et les états d’âme qui la submergent, regrets et soif de jouissance. Smith de son côté, un peu le double de Clarissa, n’accepte plus de vivre normalement, hanté par ses visions terrifiantes . Il semble d’une certaine façon exprimer et vivre intensément ce que Clarissa doit contenir et refouler, jusqu’au suicide. D’un tableau bourgeois plutôt classique, Virginia Woolf nous entraîne par touches vers un paysage de souffrance et de névroses, de folie et d’hallucinations.

Pour ce qui est de trouver (ou pas) une expression féministe dans Mrs Dalloway –c’était l’une des questions de Marianne, j’ai du mal à m’en faire une opinion. Le premier niveau de lecture dégage une description un peu résignée de la place de la femme dans cette société victorienne. Clarissa qui tente de trouver sa place en organisant des mondanités, alors qu’elle aspire au plus profond à jouir pleinement de la vie. Et même Sally qui fut par le passé si intrépide est maintenant devenue milady, mère de cinq enfants. Il y a une sorte de résignation à vivre cette vie de femme. En témoigne par ailleurs un paragraphe de la courte ébauche au roman, « Mrs Dalloway dans Bond Street » (1) , lors de sa première rencontre avec Hugh Whitbread. Clarissa en pensant à l’épouse de Hugh, conclut d’elle-même que la fragilité des femmes ne saurait leur permettre de siéger au Parlement ou partager des activités avec les hommes. Il y a sans doute de l’ironie dans ces phrases, quand on sait notamment que Virginia Woolf apporta son soutien aux Suffragettes. Pourtant, à la place qu’elle occupe dans la société, cette pensée vient à Clarissa, agissant comme une censure de ses propres aspirations. Mais on pourrait aussi voir dans l’existence protégée de Clarissa un rempart contre la tentation du désespoir. A bien regarder la fin tragique de Septimus, ce cadre social peu épanouissant pour Clarissa peu être considéré comme un moindre mal, l’ennui valant mieux que le suicide.

Je n’ai pas réussi au final à lire l’intention féministe de Virginia Woolf s’agissant de Clarissa. On sait qu’elle met beaucoup d’elle-même dans ce personnage. Mais plus qu’un engagement féministe de portée générale, il y a sans doute une réflexion personnelle sur sa trajectoire de vie. Et s’il fallait y lire du féminisme, ne serait-ce plutôt un message à chaque femme pour sa propre vie ? Les personnages féminins sont d’ailleurs variés. J’évoquais plus haut Sally, il semble bien que son mariage résulte d’un choix et non d’une contrainte sociale. Quant à Lady Bruton, elle ne semble pas particulièrement souffrir de sa situation. Comme la possibilité pour chacune de prendre en main sa propre vie.

Rien à voir donc avec Karen Blixen que j’évoquais en ouverture, en repensant sans doute à Meryl Streep au service de ces deux univers si différents. Mrs Dalloway se situe résolument dans le roman moderne, tel que l’entendait Virginia Woolf. La lecture instructive de ses articles et conférences (rassemblés par Points dans le recueil « L’art du roman ») témoigne de son engagement à donner au roman une réalité qui dépasse le réel. Que se cache-t-il derrière la ouate de la vie quotidienne ?

(1) « Of course, she thought, walking on, Milly is about my age--fifty, fifty-two. So it is probably that, Hugh's manner had said so, said it perfectly--dear old Hugh, thought Mrs Dalloway, remembering with amusement, with gratitude, with emotion, how shy, like a brother—one would rather die than speak to one's brother--Hugh had always been, when he was at Oxford, and came over, and perhaps one of them (drat the thing!) couldn't ride. How then could women sit in Parliament? How could they do things with men? For there is this extra-ordinarily deep instinct, something inside one; you can't get over it; it's no use trying; and men like Hugh respect it without our saying it, which is what one loves, thought Clarissa, in dear old Hugh.














lundi 13 septembre 2010

« Dans la forêt du miroir. Essais sur les mots et le monde » d’Alberto Manguel (Le Livre de poche)

Jeune homme, Manguel fut apprenti libraire à Buenos Aires et c’est dans cette librairie nommée Pygmalion qu’il rencontra le génial écrivain argentin Jorge Luis Borges et devint son lecteur, ou plutôt un de ses nombreux lecteurs. Depuis, le jeune homme a fait du chemin, à en juger par sa faramineuse bibliothèque et sa culture livresque. Il est aujourd’hui romancier, traducteur et essayiste. Il vit en France mais sa vraie patrie c’est les livres. J’avais lu il y a quelques mois « Une histoire de la lecture » et « La bibliothèque la nuit » : cette lecture en partenariat avec le Livre de Poche est donc ma troisième expérience manguélienne.

J’avoue que j’ai eu parfois atrocement envie de fermer ce livre…pour me ruer dans ma bibliothèque et relire des livres comme « Alice au pays des merveilles » ou lire enfin des livres pas encore ouverts comme « Notre-Dame-des-Fleurs » de Jean Genet. Car Manguel est un écrivain qui donne envie de lire d’autres écrivains : je dirais même que c’est sa marque de fabrique.

Bien sûr, on pourrait critiquer ce livre sous prétexte qu’il ne serait qu’un assemblage un peu artificiel de textes sans grand rapport les uns avec les autres, mais ce serait faire la fine bouche tant ce livre est une mine d’informations et de réflexions sur les bibliothèques, les écrivains, les éditeurs, les musées, l’imagination, l’identité, la liberté, le plaisir, et j’en passe…

La lecture de ce livre est très agréable car ces pages allient profondeur et légèreté, humour, tendresse et réflexions solides sur notre rapport au monde, à l’Autre et aux livres.

Manguel parvient à naviguer dans des registres très différents et de façon très naturelle : l’histoire (en particulier des bibliothèques), la critique littéraire, l’anecdote personnelle, la politique (les disparitions en Argentine et la carrière politique de Vargas Llosa). Bref, un érudit vulgarisateur qu’il ne faut pas lire avant d’avoir soi-même un minimum de connaissance de la littérature mondiale, faute de quoi cela peut donner des complexes, ce qui peut être mortel (ou en tout cas fort handicapant) dans un parcours de lecteur.
Les chapitres que j’ai préféré ? Celui sur Cortazar (un de mes auteurs préférés), les pages consacrées à la littérature érotique et enfin « L’ordinateur de saint Augustin » qui nous force à réfléchir sur l’avenir du livre à l’heure du numérique.

C’était donc ma troisième expérience manguélienne mais, à coup sûr, ça ne sera pas la dernière. Merci à B.O.B. et au Livre de Poche pour cette très belle lecture en partenariat. 

Extraits :

« Je crois que, comme l'acte érotique, le fait de lire devrait être fondamentalement anonyme. Nous devrions pouvoir entrer dans un livre ou dans un lit de la même façon qu'Alice traverse la forêt du miroir, sans emporter avec nous les préjugés de notre passé et en abandonnant pour cet instant de communion nos harnachements sociaux. Que nous lisions ou que nous faisions l'amour, nous devrions être capables de nous perdre dans l'autre, en qui - j'emprunte à Saint-Jean cette image - nous sommes transformés : de lecteur en auteur en lecteur, d'amant en amant en amant. "Jouir de la lecture", disent les Français, qui ont le même mot pour signifier atteindre l'orgasme et prendre plaisir. »

« Symboliquement, le monde antique finit avec la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie ; symboliquement, le XXème siècle s'achève avec la reconstruction de la bibliothèque de Sarajevo. »














dimanche 12 septembre 2010

Episode 1 : Naissance de la Hogarth Press, une maison d'édition atypique

Il y a quelques années, constatant qu'il n'y avait aucun livre en français sur le sujet, j'ai réalisé un mémoire universitaire sur la Hogarth Press, maison d'édition créée par Virginia Woolf et son mari Leonard. Je vous en livrerai ici quelques extraits remaniés en espérant que cela intéresse les fanatiques de Virginia ...et les autres.


 Presse à pédale de la Hogarth Press, qui se trouve actuellement à Sissinghurst Castle, dans le Kent (Leonard and Virginia Woolf as publishers, J.H Willis, J.R, University Press of Virginia, 1992)

Toutes les biographies avancent l’argument selon lequel la création de la Hogarth Press était une idée de Leonard pour distraire sa femme de ses troubles mentaux. Certes, ce fut sûrement une des motivations de l’achat du matériel d’imprimerie en 1917, mais on ne devient pas éditeur par hasard, même dans son salon et pour publier ses écrits et ceux de ses amis. Chacun de leur côté, Virginia et Leonard avaient développé des qualités et des centres d’intérêt qui les prédisposaient à se lancer ensemble dans cette aventure de l’édition qui marqua leurs vies.



Virginia s’était prise de passion pour la reliure à l’âge de 19 ans et une pièce du domicile familial lui était réservée où elle entreposait son matériel et s’exerçait avec beaucoup de sérieux à cet art très en vogue en Angleterre depuis la fin du siècle précédent. Si la peinture était la chasse gardée de Vanessa, la reliure - et l’écriture - était celui de Virginia. D’autre part, en 1914, pendant sa convalescence suite à une de ses périodes de dépression, elle s’était changée les idées en tapant à la machine tous les après-midi Ermyntrude et Esmeralda de Lytton Strachey (il s’agissait d’un roman érotico-comique sous forme épistolaire avec deux héroïnes). De son côté, Leonard Woolf avait eu à s’occuper d’une région entière pendant deux ans en Inde, gérant à la fois des hommes, des questions matérielles et financières. Cette fonction est sur de nombreux points comparable à celle de chef d’entreprise. Il dira d’ailleurs plus tard que « la Hogarth Press était un jeu d’enfant comparée à son travail à Ceylan ». Il relativisait ses qualités en affirmant que « n’importe qui d’intelligent peut être éditeur : il suffit de s’efforcer d’être un bon businessman et de savoir résister à la tentation de s’agrandir. »

Il semble que dès le départ les Woolf aient pris leur travail d’éditeur très au sérieux, bien qu’ils revendiquaient un statut d’amateurs et un désintérêt par rapport aux questions d’argent. Sans contester ces deux points, on pourra s’étonner du fait que dès leur première publication ils ont vendu leurs ouvrages y compris aux amis et aux membres de leur famille. Virginia et Leonard étaient des individus à la fois orgueilleux, perfectionnistes et non dépourvus du sens de la compétition, ce qui explique qu’ils se soient identifiés à la maison qu’ils venaient de créer et qu’ils espéraient qu’elle soit une réussite sur tous les plans (littéraire, mais aussi commercial). Il est également amusant de noter que si la Hogarth Press a été inventée pour Virginia, c’est sûrement pour Leonard qu’elle a le plus compté. Sinon comment expliquer que Virginia se retira de l’entreprise en 1938 ? puis que la Hogarth Press survive à sa mort en 1941 ?


Les premières années : la constitution d'un catalogue
Virginia et Leonard Woolf créent la Hogarth Press, s’inspirant du nom de la Hogarth House à Richmond, qui est à la fois leur lieu de résidence et l’adresse de l’entreprise. Ils mettent deux mois et demie à réaliser "Two stories"  (recueil de deux nouvelles : "Three Jews" de Leonard Woolf et  "The Mark on the Wall" de Virginia Woolf) et il se vend en trois mois à 134 exemplaires (et à 91 acheteurs, les proches achetant plusieurs exemplaires). Ces premières années les voient passer de l’amateurisme au professionnalisme, en particulier grâce à "Kew gardens" de Virginia Woolf qu’ils éditent en 1919 et qui transforme la Hogarth Press en projet commercial : les 150 exemplaires du premier tirage se vendent rapidement et les Woolf font appel à l’imprimeur Madley pour une réimpression de 500 exemplaires. C’est aussi durant cette période qu’ils publient un auteur important qu’on lit toujours aujourd’hui (ce qui n’est pas le cas de tous les auteurs publiés par la Hogarth Press) : Katherine Mansfield. Les ventes de son "Prelude" ont été lentes : seulement 67 pré-commandes et 236 exemplaires vendus quatre ans après sa publication. Ils publient 36 titres pendant ces sept premières années, 18 qu’ils impriment eux-même chez eux et 18 autres pour lesquels ils ne s’occupent que de la partie éditoriale et font appel à un imprimeur pour la réalisation des livres. Ils sont passés de un livre par an en 1917 à 11 livres pour l’année 1923 (dont 4 recueils de poésie et 3 traductions). Les registres de comptes indiquent un bénéfice pour l’entreprise dès la première année : par la suite, il y aura des années plus ou moins bonnes (les meilleures étant celles où Virginia sort un livre) mais l’entreprise gagnera toujours de l’argent. Hormis "Reminiscences of Tolstoï" et "Reminiscences of Tchekov" de Gorki, la Hogarth Press ne publie que des livres de Virginia, de Leonard et de leurs amis pendant les premières années. En 1923, ils impriment eux-mêmes trois livres de poésie dont l’immense "The Waste Land" de T.S.Eliot.
 
A suivre...


samedi 11 septembre 2010

« Sexe et littérature aujourd’hui » d’Olivier Bessard-Banquy (La Musardine)

Un essai érudit, fouillé et qui n’oublie jamais d’être drôle, à la manière d’un Pierre Jourde et d’un Eric Naulleau.

L’auteur analyse la littérature érotique de ces trente dernières années mais surtout l’intrusion de la sexualité dans l’univers de la littérature dite blanche. En bon spécialiste de l’histoire de l’édition française – il est l’auteur de « La vie du livre contemporain, Etude sur l’édition littéraire, 1975-2005 » - et en amoureux des lettres, il replace chaque œuvre dans l’histoire de la littérature, parce qu’aucune œuvre ne se créé ex nihilo. De la littérature explicitement érotique, il ne sauve qu’Esparbec qu’il compare au passage à Proust et Perec (excusez du peu !) et chez les femmes Françoise Rey et sa « femme de papier » et Alina Reyes et son « boucher ». Pourquoi ceux-là et pas les autres ? Parce qu’il y a un style et une invention langagière chez ses écrivains, quand les autres ressassent les mêmes clichés éculés depuis des siècles. Et aussi, avouons-le parce que ces trois-là ont le sexe festif et mettent les sens du lecteur en émoi quand la plupart des autres ont le sexe triste comme on a le vin mauvais (l’un allant souvent avec l’autre d’ailleurs) !


 









Les romans (?) autobiographiques de Catherine Cusset ou Annie Ernaux en prennent ici pour leur grade : l’auteur dénonce la pauvreté du vocabulaire, la dépersonnalisation des partenaires (avec une identité résumé à une lettre), le manque d’intrigue. Houellebecq et Virginie Despentes sont les nouveaux représentants de cette littérature sans style où la représentation des relations sexuelles est glauque et déprimante comme notre société de consommation qu’ils prétendent dénoncer (hypocritement et à des fins vénales selon l’auteur). Claire Legendre et Lolita Pille représentent également tout ce que l’auteur déteste : une mauvaise littérature qui symbolise les pires penchants de notre société (culte de l’argent, incitation à la violence, sexe sans sentiment ni même réel plaisir partagé ). Si l’auteur n’élude pas le « cas Millet », à la fois succès de librairie et succès critique, il n’a pas peur de s’aventurer aussi dans des contrées plus minoritaire en explorant quelques figures de la littérature gay. Est-il besoin de préciser que la lecture de Guillaume Dustan lui fait regretter les livres de Jean Genet ?

Olivier Bessard-Banquy, même pas quadragénaire, joue parfois malicieusement (?) le vieux réac’ qui regrette les romans libertins du XVIII ème siècle. Il s’amuse à employer des termes très culinaires (« littérature poivrée », « salée », « épicée ») et manie la langue de bien belle manière…pour aborder un tel sujet. Voir cet universitaire bon teint publié chez la Musardine, le faisant côtoyer – au moins au catalogue, si ce n’est dans des sauteries – des anciennes actrices de film X reconverties ou pas en animatrice radio (Brigitte Lahaie, Ovidie) ne manque pas de piquant…

Bref, ce livre allie des qualités d’exhaustivité quant à l’objet d’étude à une profondeur de l’analyse, le tout relevé par la sauce piquante d’une écriture finement relevée : le plaisir est au rendez-vous donc tout au long de ces 230 pages !