Afin de mieux appréhender les enjeux et les possibilités de l’édition en ligne, j’ai interviewé Thomas Dreneau, créateur d’une toute jeune maison d’édition en ligne qui a déjà publié deux ouvrages (j’ai déjà parlé de « Cocktail » ici et je parlerai de « Au hasard » quand je l’aurai terminé). Merci à lui de s’être prêté au jeu des questions/réponses et longue vie à cette maison d’édition indépendante portée à bout de bras par un vrai passionné de littérature.
1) Qui êtes vous, Thomas Dreneau ? Quel est votre parcours ? Aviez – vous déjà travaillé dans le milieu de l’édition avant de fonder la revue Arès puis la maison d’édition E P & L A ?
Outre que je dirige la Revue Arès, je suis créateur de la maison d’édition en ligne E P & LA. Je fais paraître des livres sous format PDF, et j’ai publié récemment le nouveau roman de Laurent Herrou, Cocktail, ainsi que le premier livre de Bruno Gaia, Au Hasard.
En ce qui concerne mon parcours, j’avoue qu’après des études d’histoire, je me suis tourné vers l’écriture. Si j’ai pensé suivre une formation pour devenir éditeur, très vite j’ai abandonné l’idée en raison de la difficulté des concours, ou encore faute d’intérêt réel pour l’enseignement proposé par les écoles spécialisées dans ce domaine.
2) Quand et comment vous est venue l’idée de fonder une maison d’édition en ligne ?
Je n’ai pas perdu espoir, et après la création de mon blog intitulé Revue Économique, Philosophique et Littéraire Arès (Revue Arès en abrégé), j’ai décidé d’investir plusieurs milliers d’euros pour créer un véritable site qui puisse me permettre le téléchargement payant de livres électroniques.
3) Combien de temps s’est écoulé entre le moment où vous en avez eu l’idée et le moment où les deux premiers livres, celui de Laurent Herrou et celui de Bruno Gaia, ont été mis en ligne et proposés aux acheteurs potentiels ?
Je dirais un peu plus d’un an. En effet, dès la création de mon blog, j’avais envie de devenir éditeur. J’avais même proposé - sans succès - à quelques personnes de créer un site pour moi. J’ai donc patienté en écrivant régulièrement des chroniques sur mon blog, avant de me décider à franchir le pas et de mettre en place le site qui, outre les critiques sur la littérature, l’économie et la philosophie au sein de la revue Arès (je compte toujours sur l’appui de quelques collaborateurs réguliers dont Brigitte Dujardin, Nicolas Brulebois, Fabien Montes,…), propose dorénavant des livres à la vente dans la rubrique « maison d’édition ».
4) Comment avez-vous trouvé vos auteurs ? Parlez-nous d’eux.
Disons que pour Laurent Herrou, par exemple, j’étais un inconditionnel de l’œuvre de Guillaume Dustan. Par conséquent, ayant lu l’ensemble de son œuvre, j’ai voulu élargir ma connaissance de ce dernier en me plongeant dans les ouvrages publiés par sa collection, Le Rayon [gay]. C’est dans cette dernière que j’ai découvert en particulier le livre de Laurent Herrou, Laura (Balland, 2000). Cet ouvrage composite, c’est-à-dire mêlant fiction, journal intime, dialogues téléphoniques et « polar homo», m’a enthousiasmé ; à tel point que j’ai acheté son livre suivant, Femme qui marche (H&O, 2003). À la lecture de ce nouveau roman, je pensais avoir découvert un auteur, et j’ai donc décidé de le contacter via Facebook. Ce dernier m’a répondu et m’a envoyé son dernier livre, Je suis un Écrivain (Publie.net, 2008). Ainsi, j’ai chroniqué cet ouvrage pour mon blog, puis, suite à une correspondance suivie par mails, Laurent Herrou, qui connaissait mon intérêt pour Dustan et les livres du Rayon, m’a proposé un petit livre sur un cocktail réunissant les auteurs de cette collection. Connaissant parfaitement l’œuvre de Laurent Herrou, et voyant surtout le lien prégnant qui existait entre le manuscrit et ses précédents livres (cette notion de double encore fragmentaire par rapport à Femme qui marche, le rapport complexe entre l’écrivain et le lecteur, le lien peu ou prou conscient avec l’art contemporain au niveau de l’écriture,…), j’ai donné mon accord pour travailler avec lui sur Cocktail ; d’autant que l’auteur avait déjà publié son précédent livre sur la toile par le biais de l’éditeur en ligne Publie.net.
Quant à Bruno Gaia, j’ai eu la chance de le rencontrer sur mon lieu de travail. Celui-ci m’a tout d’abord proposé des nouvelles que j’ai publiées sur mon blog. Puis, j’ai réussi à le convaincre de tenter l’aventure du net. Je trouvais, en effet, que Gaia avait du talent ; et j’ai pu mieux connaître son style à partir du roman et autres nouvelles qu’il a bien voulus me faire lire, et que j’ai, par conséquent, décidés de publier.
5) Retravaillez-vous les manuscrits avec les auteurs ou les publiez-vous tels quels ?
Plusieurs lectures sont nécessaires avant toute publication (les auteurs publiés par moi-même trouvent que je suis plutôt exigeant vis-à-vis d’eux!). Outre les corrections, j’ai proposé à Laurent Herrou d’ajouter une préface de sa plume, ainsi qu’une postface rédigée par Nicolas Brulebois lequel est, lui aussi, un bon connaisseur des livres de Dustan et du Rayon. Pour ma part, il était essentiel de replacer l’ouvrage dans le contexte de l’époque et de ce que je considère comme une aventure littéraire.
Pour Bruno Gaia, le roman (« Intense navette ») faisait partie d’un projet commun qui comprenait également plusieurs nouvelles (« Mensonges sans ordre apparent ») dont la dernière demeure, selon moi, la meilleure.
6) Aviez-vous des relations dans le monde de l’édition « papier » ou numérique avant de fonder votre maison ?
Avec la création de mon blog Revue Arès, j’ai surtout tissé des liens avec les écrivains. Pour les éditeurs, il était plutôt difficile d’avoir des relations rapprochées ; étant donné que je chroniquais leurs livres, et pas toujours pour en dire du bien…
7) Votre métier de directeur de maison d’édition est-il votre unique activité professionnelle ou avez-vous une autre activité ?
Non, je travaille également en tant que documentaliste à temps partiel dans un collège ; ce qui me laisse le temps pour vaquer à mes occupations littéraires.
8) Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de votre maison ? Quels seront les prochains ouvrages à paraître ? Avez-vous un calendrier précis ?
Je cherche avant tout à créer un espace de liberté, soit que la seule chose que je demande à un auteur, c’est d’avoir un univers personnel. Je ne veux pas créer un moule dans lequel chacun doit entrer absolument.
En ce qui concerne les futurs livres qui doivent paraître, outre les manuscrits reçus régulièrement et que je continue à lire, je pense publier l’année prochaine un ouvrage collectif sur le thème de la littérature ou l’écriture en soi (Laurent Herrou, Bruno Gaia, Nicolas Brulebois, etc.).
9) Comment procédez-vous pour faire la publicité de E P & L A ? Misez-vous beaucoup sur le relais des blogs littéraires ? A combien de blogueurs avez-vous déjà envoyé vos deux ouvrages publiés ?
Il est vrai que je mise beaucoup sur le réseau des blogs. J’ai, d’ailleurs, envoyé les ouvrages de Bruno Gaia et Laurent Herrou à une dizaine d’entre eux. Sans parler des sites et autres revues littéraires…
10) Et les critiques littéraires de la presse « traditionnelle » ? Pensez-vous qu’ils sont toujours prescripteurs ? Votre objectif est-il aussi de faire parler de vos livres dans ces médias ?
Pour l’instant, il m’apparaît compliqué de faire appel aux critiques littéraires de la presse « traditionnelle », puisque je suis un petit éditeur, et puisque, d’autre part, mes publications touchent surtout ceux qui ont l’habitude de côtoyer internet. À ce propos, il est triste qu’aujourd’hui encore certains se posent la question de l’avenir de l’édition en ligne ; alors que désormais celle-ci existe et vit dans le présent.
11) Avez-vous déjà eu des premiers commentaires de lecteurs ? Quels en sont la teneur ? En êtes-vous satisfait ?
Oui, je commence à recevoir des commentaires positifs ou négatifs sur les livres que j’ai publiés. Les commentaires élogieux de blogueurs font autant plaisir à moi-même qu’à mes auteurs ; car je défends, bien entendu, ce que j’aime.
12) Que pensez-vous du monde de l’édition aujourd’hui ? Pensez-vous que l’avenir de l’édition est dans l’édition en ligne ?
Je suis persuadé que l’édition en ligne doit permettre de transcender les frontières. D’un autre côté, l’édition en ligne va certainement provoquer une explosion de l’offre de livres en raison du peu de moyens demandés pour la sortie de n’importe quel ouvrage. Enfin, il importera de faire la part entre l’apport d’un point de vue quantitatif et le besoin de faire triompher les « vrais livres » auprès de l’ensemble des lecteurs. L’équilibre sera difficile à trouver, mais il y aura toujours des hommes et des femmes qui aiment la littérature en général et les écrivains en particulier au point de leur rester fidèles et d’assurer une postérité à ces derniers (Gracq).
13) Envisagez-vous de publier, à terme, certains ouvrages en version papier ?
Il est important de garder le contact avec l’édition traditionnelle, car ce qui me paraît fondamental est ce besoin de faire connaître des auteurs qui n’ont pas encore trouver leurs lecteurs ou qui ont encore du mal à toucher ceux-ci.
14) Recevez-vous beaucoup de manuscrits de jeunes auteurs voulant être publiés ? Si oui, les trouvez-vous de qualité ?
Je reçois de temps en temps des manuscrits, mais je me rends compte qu’il manque encore cette habitude chez beaucoup de faire parvenir leurs textes sous forme de pièces jointes dans un mail. Il y a encore ce fantasme du livre qui risque d’être volé par un tiers, alors que chacun sait que des manuscrits sous forme papier se perdent ou disparaissent aussi dans l’édition traditionnelle. Ou alors certaines personnes n’hésitent pas à me demander de lire leurs essais ou chroniques sur le web. Sans parler de ceux qui pensent que je vais tout de suite les publier dans ma maison d’édition…
15) Pour finir, selon vous, s’il y avait un seul livre de la rentrée littéraire à lire, hormis les vôtres, lequel serait-ce ?
Me permettez-vous de citer deux titres? Tout d’abord, je songe à l’excellent roman de l’écrivain d’origine algérienne Yahia Belaskri, Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, lequel doit paraître bientôt aux éditions Vents d’ailleurs. Ensuite, j’éprouve en ce moment un plaisir rare de lecture avec L’âme charnelle (Éditions Bartillat), journal (1953-1978) de Guy Dupré, auteur de ce classique de la littérature française, Les fiancées sont froides (La table ronde, 2009).
Le site de la maison d'édition où vous pourrez acheter les livres des éditions E P & L A :
