Un homme mesure au double centimètre la quantité de jus d’orange restant dans la bouteille, il a l’impression (la certitude ?) que le niveau a beaucoup baissé pendant son absence. Il surveille sa maison à distance depuis son lieu de travail. Encore un paranoïaque célibataire quinquagénaire me direz-vous ? Et bien non, c'est vous qui avez tort : il a raison de se méfier puisqu’un jour il voit distinctement une silhouette de femme dans l’écran, une femme qui se fait un thé, dans sa cuisine, comme si elle était chez elle, et d’une certaine manière elle l’est… Arrêtées puis interrogée par la police, elle avoue candidement qu’à 58 ans, au chômage et sans famille, elle s’était retrouvée à la rue et avait pris l’habitude de trouver refuge chez cet homme pendant ses absences, et aussi dans deux autres maisons habitées elles aussi.
Cette histoire pour le moins étonnante de deux étrangers, sensiblement du même âge, qui vivent presque ensemble sans le savoir, partagent le même appartement, est une histoire vraie : un fait divers qui fit la une des journaux japonais en 2008.
Car on est bien au Japon et précisément à Nagasaki, ce qui se sent dans chaque page imprégnée de culture japonaise : livre d'Edogawa Ranpo bentos, kamis, films de yakuza et robot humanoïde.
Au-delà de l’incongruité du fait divers, c’est l’intimité qui est au cœur du livre : ces deux personnes ont vécu dans l’intimité l’une de l’autre et la femme squatteuse connaissait tous les tics et habitudes de ce vieux célibataire solitaire.
Un livre très réussi d’un auteur qui m’était jusque-là inconnu : une belle découverte qui pourrait bien me donner envie de lire les autres romans d’Eric Faye.
Que reprocher alors à ce roman ? Sa longueur, peut-être. Bien que je n’ai pas pour habitude de formuler ce genre de critique (en général, je formule même la critique inverse), je dois avouer que ce roman, lu d'une traite dès mon retour de la bibliothèque, m’a paru trop court. J’aurais avec plaisir lu 50 ou même 100 pages de plus, devenant moi-même la troisième occupante de cet appartement (car il est des livres comme des appartements : on se sent mieux dans certains que dans d'autres), piquant un peu de jus d’orange et un yaourt de temps en temps dans le frigo en espérant que les deux autres ne s’en aperçoivent pas. Tant pis, j'irai squatter un autre livre : non plus un appartement japonais mais un pont quelque part en Californie (critique de "Naissance d'un pont" de Maylis de Kerangal à venir).
Extrait :
"Je me dis qu'il faudrait inscrire dans toutes les constitutions du monde le droit imprescriptible de chacun à revenir quand bon lui semble sur les hauts lieux de son passé. Lui confier un trousseau de clés donnant accès à tous les appartements, pavillons et jardinets où s'est joué son enfance, et lui permettre de rester des heures entières dans ces palais d'hiver de la mémoire. Jamais les nouveaux propriétaires ne pourraient faire obstacle à ces pèlerins du temps. "


A l'inverse je n'ai pas lu celui là mais tous les autres, surtout des nouvelles qui sont excellentes
RépondreSupprimerGrande lectrice de nouvelles, je vais essayer d'aller jeter un oeil(et même les deux)sur celles d'Eric Faye : merci du conseil!
RépondreSupprimerJ'ai bien envie de le découvrir. En plus au Japon, je sens que je vais adorer.
RépondreSupprimerOn m'a dit le plus grand bien de ces nouvelles. Je pense donc découvrir d'autres livres de cet auteur bientôt, car j'ai vraiment beaucoup aimé ce livre.
RépondreSupprimerLa longueur ne m'a pas du tout gêné, mais quelqu'un sur mon blog faisait aussi la même remarque à ce sujet.
je l'ai bien aimé ce petit roman court, épuré et concis. C'est un bon moment de lecture, agréable et surprenant
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