Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

mercredi 14 juillet 2010

PRIX LIVRE INTER 2007 – LA LETTRE

Ce modeste blog se veut ouvert aux autres, du moins à ceux qui voudraient partager leurs expériences de lectures. C’est donc avec un grand plaisir que je commence à mettre en ligne le récit écrit par un de mes amis sur Babelio. Il s’appelle Frédéric, il a fait parti du jury du Prix de Livre France Inter en 2007 et il nous raconte ce que cela a représenté dans son parcours de lecteur.

Cette année enfin, je me sentais prêt à envoyer ma lettre. Ecrire ainsi une partie de moi constituait en soi une épreuve. Que je n’avais pas terminée l’année précédente, l’enveloppe n’ayant jamais franchi la bouche de la boîte. Mais le temps commençait son travail de polissage, et puisqu’Elle était loin maintenant, quelque chose que je ressentais comme une libération pouvait commencer. Bizarrement, je me rangeais passivement à l’idée de livrer cette partie de moi à des inconnus (plus tard seulement, j’apprendrais que les lettres passaient entre tant de mains). Et pour la première fois, les mots venaient tranquillement à sa rencontre. J’en étais finalement heureux et soulagé. Tant de fois j’aurais voulu lui dire cela, avant son départ. Mais c’est seulement maintenant que j’y parvenais.



Je ne sais plus ce que j’ai fait de la lettre aujourd’hui. Je crois que j’aimerais la relire. Je crois aussi que je la trouverais fanée. Comme si le jaillissement n’avait pas résisté à l’épreuve du temps. Elle doit maintenant être enfouie dans un vieil ordinateur ou sur une clé usb. Je me disais que je devrais prendre le temps de la chercher, pour l’ajouter à mes quelques souvenirs et photos. Je me rappelle y avoir décrit mes belles expériences de lecture. Des voyages dont les livres avaient été les compagnons nécessaires : Dakar, Séville, Bangkok. Et la rencontre, dans une petite librairie du nord de la France, à quelques jours de mon départ pour Séville. J’avais choisi Averroès, elle m’avait conseillé Javier Cercas. Chaque semaine pendant près de deux années, je viendrais découvrir les livres qu’elle m’avait choisis. Je me souviens des Poèmes à la nuit chez Verdier dans leur habit d’or, de Sarroyan irrésistible, de la correspondance ébouriffante entre Rilke, Pasternak et Tsvetaieva, de tant de livres, pour certains trop vite lus, mais chacun me projetant dans un univers littéraire inconnu. J’ai dû relire ma lettre des centaines de fois, y cherchant le moindre défaut. D’abord le sentiment d’un catalogue de livres, ensuite un style trop prétentieux. Enfin, à deux jours de la date limite, elle était prête. Cette fois-ci jetée dans la boîte.



Plus tard un peu perdu dans le gigantesque hall de la Maison de la Radio, j’imaginerais le parcours incroyable de mon courrier. Combien de lettres arrivent chaque jour au pied de la maison ronde ? Pas un facteur à vélo, mais une belle livraison, surtout pendant le Livre Inter. Et les mains qui s’activent, pour orienter toutes ces confessions de lecteurs vers le service culture, dans les méandres des couloirs circulaires. Et là encore, les lettres triées par région, homme et femme, avant d’être enfin ouvertes à la curiosité gourmande de dizaines de lecteurs. Car il faut en convaincre, du monde, pour s’asseoir à cette grande table. Convaincre surtout celui ou celle qui sera votre ambassadeur, qui se battra becs et ongles pour vous, qui lira votre lettre aux autres, dira pourquoi il l’a aimée.



Ma lettre a bel et bien traversé les couloirs, les mains, les bureaux, les voix, jusqu’au dix-neuf mars deux mille sept.



(à suivre…)

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